D’une écologie affective : 1 like = 1 koala sauvé

par Tibovski
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Animaux porte drapeau

Aujourd’hui je vais tenter de faire bref. Vous le savez, l’Australie connaît d’importants incendies. Si vous le savez, ce n’est pas uniquement parce que j’ai pu l’évoquer dans ma dernière quinzaine, c’est aussi et surtout parce que ces catastrophes sont particulièrement médiatisées. Le monde entier s’exalte sur cette histoire, des journaux, aux célébrités et surtout les réseaux sociaux. Et ces événements constituent le fond de commerce de certains, aussi bien du côté de quelques écologistes que des climatoseptiques. Mais ce n’est pas cela que je veux traiter précisément. 

Il est vrai que ces incendies font d’effrayants dégâts. Mais ce n’est pas spécifiquement cela qui rend ces évènements si uniques. Les incendies de 1974 avaient, par exemple, touchés une surface six fois plus grandes du territoire. Et certains grands incendies ont même été plus mortels. Ce qui fait la spécificité de ces incendies c’est probablement une couverture médiatique inédite. Avec ma sensibilité aux catastrophes écologique je devrais me réjouir d’une telle évolution des mentalités. Je ne suis pas convaincu que plus de bruit soit cependant la solution.

Quel impact le traitement médiatique a sur les problèmes écologiques ? 

 

Pourquoi tu nous parles de ça ? 

En temps normal je n’aurais pas traité ce sujet, justement parce que nous en sommes inondés. Quand quelque chose fait l’émoi général, ça ne m’inspire pas confiance, j’ai trop peur des mouvements de foules et du manque de contrôle que cela entraîne. Souvent je préfère regarder la vague passer. S’émouvoir c’est important, j’en conviens, c’est parfois magnifique. Mais l’émotion, c’est seulement du mouvement, c’est le sens même d’émotion. Bouger c’est bien mais où. C’est pourquoi il n’est jamais mauvais de se poser et d’y réfléchir. Il est donc étrange de rajouter ma voix au cafouillage général, puisque j’’en ai déjà parlé, et puis que je n’ai aucune informations particulières à enchérir à la clameur publique. 

 

Seulement voilà, j’ai entendu parler d’une pétition  à plus de 12 000 signataires sur Change.org exigeant le déplacement des koalas en Nouvelle Zélande. Et là… et là. J’ai supporté photos, posts, articles insistant sur le sort des “adorables koalas”. J’ai également supporté toute cette mise en scène des célébrités donnant des sous à l’Australie. Seulement là, c’est beaucoup plus gênant. Nous parlons d’une intervention de grande envergure ne s’appuyant sur aucune analyse scientifique. Pour la seule raison que la Nouvelle Zélande possède également de l’eucalyptus, organiser le déplacement des koalas devrait être une bonne idée ? Mais ça ne marche pas comme ça. Soyons sérieux un instant. Le peu d’écologie que j’ai pu étudier me suffit pour évaluer la monumentale erreur qu’il y a là.   

 

Koala 

Reprenons, et faisons bref, comme je vous l’ai promis plus tôt. J’accuse cette pétition de ne s’appuyer sur aucunes conceptions, aussi éloignées soient-elles, des mécanismes écologiques. L’écologie est une discipline tardive qui étudie les rapports entre des espèces et leur environnement. L’évolution de cette branche de la biologie met très vite en lumière le complexe tissu d’interdépendance à l’oeuvre dans les environnements naturels. Se développe alors à partir de Tansley, le concept d’écosystème pour désigner l’unité systémique qui régit à différentes échelles les interactions des espèces et de leur environnement. En termes de modélisation et de prédiction, c’est un véritable défi.

Les meilleurs modèles sont au mieux capables de répondre à des questions restreintes localement, ou à des phénomènes très généraux. Les systèmes écologiques ont parfois des comportements chaotiques (Berryman & Millstein, 1989). Une faible variation locale peut avoir des conséquences globales. L’apparition ou la disparition d’une espèce peut perturber l’ensemble. Et c’est d’ailleurs l’Australie qui fournit l’un des exemples les plus flagrants avec l’introduction de faunes européennes invasives sur le sol australien. L’apparition du lapin européen, par exemple, n’ayant pas de prédateur direct, mais profitant de ressources communes à d’autres animaux. Ce fût une catastrophe écologique responsable de la disparition de nombreuses populations.

C’est justement parce qu’on parle d’écosystème avec des équilibres et des phénomènes de régulation, qu’on ne peut introduire de nouvelles espèces sans considérer les effets que cela peut avoir sur l’ensemble de l’écosystème, les effets sur la prédation et les configurations des réseaux trophiques. C’est le sens même de l’écologie et des recherche en éco-ingénierie qui visent à réellement comprendre le rôle et les fonctions des espèces et des relations sur l’ensemble de l’écosystème. Le principe même d’écosystème, rend difficile d’isoler un groupe spécifique de l’ensemble du système. 

 

Médias et animaux porte-drapeaux

Les évènements en Australie, donnent lieu à une grande attention à la situation animale. En supplément du chiffre écrasant du nombre de vies animales (University of Sydney) on a le droit à des dossiers entiers sur le péril des koalas et kangourous. La pétition, à mes yeux, n’est d’ailleurs rien d’autre qu’une réponse bien intentionnée à cette exclusivité médiatique autour de ces deux mammifères. Rien d’étonnant qu’on se préoccupe surtout du sort de ces deux bêtes puisque ce sont les deux emblèmes nationaux, me direz-vous. Et c’est exactement ce sur quoi je souhaite insister. Il est question de symboles. Le combat contre les extinctions de masse connaît bien l’usage de symbole ; on parle alors d’espèce porte-drapeau. Comme pour porter la flamme olympique, certaines espèces sont choisies pour leur charisme afin de représenter un combat. A l’exception qu’il n’est pas question de 100m haie, mais de l’annihilation de la nature. Qu’en est-il des autres ? 

On se heurte donc ici à ce qui me dérange profondément. L’usage d’espèce porte-drapeau est débattu depuis longtemps. Cette pratique exploite justement la sensibilité du public et les mécanismes des médias. Je remarque qu’avec la recrudescence du green washing et des sensibilités écologiques, ces pratiques ont bon trains. Mais à qui profite le crime, maintenant que le vert is the new black ? Certainement pas aux luttes écologiques. Premièrement parce-que des marchés économiquement juteux font rarement la paire avec les idéaux environnementalistes. Mais surtout parce que cette machinerie, aux airs hollywoodiens, occulte souvent le fond du message.

Si l’idée de choisir des “stars” pour faire la publicité sur la préservation de l’environnement n’est pas idiote, le problème c’est qu’il n’est plus l’heure de la pub. Je pense que suffisamment de personnes sont touchées par ces sujets pour qu’il soit temps de saisir les raisons des crises écologiques. Cessons de pleurer, tentons de comprendre. Et la surreprésentation de certaines espèces ne va pas dans cette direction. Voici, à mon sens les principaux effets pervers que cela a : 

 

1- L’effet projecteur

Mettre trop de lumière sur une espèce c’est automatiquement placer la majorité dans l’ombre. Pourquoi ne parle-t-on pas de ce qui constitue l’ensemble de la richesse des écosystèmes australiens ? Cet effet est d’autant plus fort lorsque l’espèce est peu visible ou charismatiques, comme la végétation ou les insectes. N’oublions pas que la végétation est la principale victime de ces incendies, n’a-t- elle pourtant pas un rôle essentiel dans un écosystème ? 

 

2 – L’effet adoption

On cherche souvent à agir directement sur les symptômes visibles d’un problème. Cela est directement lié à l’effet précédent, on agit sur ce qui est visible. De la même façon qu’il y a une inclinaison de l’homme à prendre soin des (et adopter idéalement) animaux qui souffrent sous nos yeux. Toutefois c’est voir le problème dans sa particularité et non dans sa globalité. C’est ici se préoccuper isolément des espèces alors que c’est le système dans son entièreté qui est touché. Sont alors ignorées des caractéristiques importantes des écosystèmes comme les fonctions écologiques ou encore les chaînes de régulation du système. Des éléments, où je le répète des composants insignifiants peuvent tenir une place essentielle, comme les insectes, les plantes, les champignons et les bactéries. Comme pour une maladie, traiter le symptôme c’est se garder de prévenir des maux futurs. Les bouleversements en cascade qu’entraineraient l’effondrement d’un écosystème sont nettement supérieures à ceux que l’on pouvait chercher à  éluder en premier.

 

3 – L’effet Disney

Les recherches de Franck Courchamp (CNRS) ont montré que les espèces charismatiques n’étaient pas pour autant les espèces les mieux portantes. En effet, Courchamp a répertorié les espèces les plus appréciées auprès de la population. Il a posé la question sur des sites internet, dans des écoles primaires, épluché les affiches de films d’animation, les pages principales des websites de zoo, etc.. Sa conclusion ? La majorité de ces espèces étaient en voie d’extinction malgré la publicité dont elles bénéficient. Selon lui, l’omniprésence de ces animaux-totems donneraient une mauvaise appréciation du danger de leur disparition. Plus on voit un animal, moins on le pense rare :

 

“En utilisant librement l’image d’espèces rares et menacées dans la commercialisation de leurs produits, de nombreuses entreprises peuvent participer à la création de cette perception biaisée, avec des effets néfastes involontaires sur les efforts de conservation, qui devraient être compensés en canalisant une partie des bénéfices associés vers la conservation. Selon notre hypothèse, cette perception biaisée serait susceptible de durer aussi longtemps que la présence culturelle et commerciale massive d’espèces charismatiques ne s’accompagne pas de campagnes d’information adéquates sur les menaces imminentes auxquelles elles sont confrontées” – (Courchamp et al. 2018)

 

Comme Courchamp le pointe, c’est un problème d’information. Dans le cas de notre koala la situation est légèrement différente puisqu’au contraire on s’indigne de sa disparition. Mais je préciserais que la transformation d’espèce en icône a l’effet pervers de la rendre intéressante, pour l’image, le tourisme, voire le braconnage (cf. image ci dessous), mettant encore plus en péril sa survie.

 

 

La progéniture de Trump dans toute sa splendeur !

La progéniture de Trump dans toute sa splendeur !

 

J’accuse donc cette pétition de représenter ce que je considère être de la “mauvaise écologie”. Pourquoi ? Parce que c’est une forme de sensiblerie qui ignore tout des principes scientifiques de l’écologie. Or un des problèmes majeurs pointé par l’écologisme c‘est l’ignorance du fonctionnement de la nature et l’inconséquence qui s’ensuit. Faire de l’écologie sans écologie est une bêtise coûteuse. L’empathie ne peut suffire si l’environnement reste compromis. Pas si différent que d’être climatosceptique en somme, les pleurs en plus. J’exagère évidemment. C’est néanmoins une mise en garde contre la mise en image de causes importantes. 

La biodiversité ne brûle-t-elle pas en dehors de l’Australie sous l’effet d’une humanité toujours plus vorace ? Faut-il attendre de réels flamboiement pour s’en soucier ? Ou bien faut-il attendre des victimes aussi charmantes que le koalas pour s’en émouvoir? 

Moi qui avais promis de faire bref, c’est raté. La prochaine fois ce le sera, je vous l’assure.

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3 commentaires

Léa 25 janvier 2020 - 3 h 24 min

Très bel article, très juste. Quelle indignation de voir cette pétition avec tant de signatures d’ignorants…

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Martin 25 janvier 2020 - 10 h 58 min

Très bien cet article, dénonçons l’urgence médiatique !

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Patrick Blanchon 6 février 2020 - 9 h 48 min

Bien dit ! sortir de la pensée unique c’est ne plus sentir les coups de matraque cathodiques sur les neurones et voir plus large, cet article en est une belle preuve.

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