#12 Inondations de Jakarta : La misère est si belle

par Romain
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Cela fait maintenant 1 mois que je n’ai rien couché sur le papier. Pourtant, il arrive que les mots courent dans ma tête et le soir, le visage dans mon oreiller, j’essaie de les saisir pour en faire des phrases. Parfois, quand celles-ci me plaisent, je les écris sur mon portable. Puis les effaces le matin, pour les laisser à la nuit.

 

Mon bidonville : Kampung Sawah

Notre centre, un bateau au milieu des épaves. Les inondations ont frappé fort à Jakarta, et seules les maisons avec un étage, comme la nôtre, peuvent encore abriter un semblant de vie. Depuis 2 jours, l’eau et l’électricité ont été coupées dans Kampung Sawah : notre quartier, notre bidonville, notre communauté, appelez ça comme vous voulez. Vous n’aimez pas les compromis ? Pas d’inquiétude, le gouvernement indonésien a déjà choisi pour vous : Kampung Sawah n’existe pas. Il n’y a aucun droit de propriété sur ce terrain inondable qui s’étend entre une forteresse de containers et une autoroute à 6 voies. Pourtant, plus de 10 000 habitants y ont construit leur « maison ».

Le niveau de vie y est pauvre, très pauvre. Le chômage fait rage si bien que pour gagner leur pain, les habitants acceptent n’importe quelle besogne. La plupart travaillent au port, et guident les camions, les grues, les bateaux et les containers. Ils sont comme des fourmis au milieu d’un défilé militaire.

 

 

Les misérables

Avec le temps, Kampung Sawah a pourtant su créer de la richesse, s’organiser et s’agrandir. Certains disent même que le quartier s’embourgeoise. Les murs de béton remplacent le carton, les balcons fleurissent aux étages des maisons… N’allez pas vous imaginez une banlieue à la Beverly Hill, avec les gazons entretenus au peigne fin et les barbecues webers devant les vérandas. Mais Kampung Sawah est mon quartier et même de l’eau jusqu’au nombril, je remuerai ciel et terre pour vous convaincre de venir y passer quelque temps.

Vivre dans un bidonville, c’est faire l’expérience de la simplicité. La misère n’a rien d’artificielle. Elle ne se déguise et ne se maquille pas, ou alors pas longtemps. Quand je marche dans les rues de mon quartier, le mascara ne cache pas les nuits blanches, allongées à même le sol. Les faux maillots de foot ne cachent pas les corps de petite taille, maigrichons, victimes de malnutrition. Les grands sourires ne cachent pas les dents abîmées par l’insuffisance sanitaire.

Vivre dans un bidonville, c’est découvrir une réalité vécue par des millions de personnes dans le monde. Nous pensons parfois que nous avons une vie ordinaire, banale, classique, détrompons-nous. Si normaliser c’est généraliser, la réalité des bidonvilles est certainement plus normale que la nôtre. En effet, près de la moitié des habitants de la planète – soit 3,4 milliards d’individus – sont confrontés à de grandes difficultés pour satisfaire leurs besoins élémentaires.

La Banque mondiale a proposé, en 2018, deux seuils de pauvreté : le premier, à 3,2 dollars par jour, qui conduit à compter 25 % de pauvres sur la planète, et le second à 5,5 dollars, qui implique près de 50 % de pauvres. Difficile de se plaindre devant cette réalité, nous qui avons parfois l’habitude, d’exprimer notre mécontentement pour un rien. En 2020, toujours pas de réseau dans le tunnel de la Défense : c’est un cauchemar. Il faut travailler plus pour payer la retraite de nos anciens plus nombreux que par le passé : c’est malheureux.

Vous allez me dire « Romain, attention, méprise, tu sais que l’argent ne fait pas le bonheur ». Peut-être, mais comme le dit Booba, le bonheur ne remplit pas l’assiette.

Vivre dans un bidonville, c’est faire l’expérience de la joie, dans ce qu’elle a de plus authentique et véritable. Pour survivre, l’entraide est de mise, et nous découvrons que la joie est plus intense quand elle est le fruit de la générosité. Quand on est démuni, on apprend à se satisfaire d’un rien. Chaque moment de vie est propice à l’émerveillement. Une inondation devient une piscine géante et gratuite. La misère est si belle.

 

 

La vie aquatique

Nous sommes le 25 janvier et depuis le 31 décembre, les inondations nous frappent au moins une fois par semaine à Jakarta. Ce n’était pas arrivé depuis plus de 10 ans, de mémoire des anciens. Ce n’est peut-être tout simplement jamais arrivé. L’eau, qui grimpe comme une marée, n’y est pas toujours aussi haute. La lune est parfois clémente, me direz- vous. Mais à peine avons-nous le temps de la chasser des matelas, des armoires, des vêtements, elle revient au galop. Pas de répits pour les braves, les visages se creusent, mais les sourires restent sous les yeux pochés.

Dans la communauté, chacun affronte le destin avec un positivisme exemplaire. Les enfants construisent des bouées avec des chambres à air, plongent, s’amusent dans l’eau sombre, où se mélangent plastiques, restes de nourritures et de déchets en tout genre, couleuvres et cloportes. Les rires résonnent dans les allées. Pas besoin de babyphone pour s’assurer que les enfants vont bien.

 

 

Les sourires immortels

Je ne me lasse pas des sourires des habitants. Ils sont toujours les mêmes, immortels, fidèles, indéchiffrables. Qu’il pleuve, vente, sous la chaleur ardente du soleil, éclairé par les reflets de lune, des sourires encore et toujours. Au début de mon volontariat, je les trouvais merveilleux. C’était pour moi un signe d’amour universel, de succès devant la misère, de richesse devant la pauvreté. Je me nourrissais de ces sourires, le matin après une courte nuit, ils étaient pour moi comme une piqûre d’adrénaline.

Maintenant ces sourires me font peur. Je les vois comme le reflet d’une éternelle indifférence. Le sourire qu’on donne aujourd’hui car on ne sait pas de quoi sera fait le lendemain. À quoi bon être triste, tirer une sale tronche, quand on n’attend rien de l’avenir ?

N’y a-t-il donc jamais de limite ?

Aujourd’hui, ce sourire, je le vois comme l’acceptation d’un prochain malheur. J’aimerai parfois le voir remplacer par une grimace de colère, de tristesse, comme l’expression d’une volonté de vouloir changer les choses, crier STOP ! C’est pour moi le sourire d’un peuple qui accepte son destin.

 

 

Espoir et désillusion

Utopiste que je suis, imbécile, aveugle, sourd, ce sourire est pourtant la preuve que la joie est plus forte que tout. C’est le sourire de la compassion et du pardon, la sagesse qu’il faut pour accepter le fait que nous ne maîtrisons pas tous les éléments, que nous ne sommes pas les acteurs tout puissants de notre propre film. Et ça, du haut de mes 24 ans, j’ai du mal à l’accepter. Je pense encore qu’à force de persévérance, de rêves, et de volonté, on peut garder la main sur son destin.

 

“La joie est bien plus grande que le bonheur. Alors que le bonheur est souvent dépendant de facteurs extérieurs, la joie ne l’ait pas.”

Le Dalaï-Lama et l’Archevêque Tutu – Le livre de la joie

 

Et bercé par l’espoir, je suis persuadé qu’il est possible de changer de vie. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai décidé de partir en volontariat de solidarité internationale, envoyé par la DCC dans l’ONG LP4Y, afin d’accompagner les jeunes des bidonvilles à trouver un travail décent.

Je peux vous assurer que quand un jeune quitte Kampung Sawah pour devenir réceptionniste dans un hôtel 4 étoiles, c’est sa vie entière, et celle de sa famille, qui passent de l’ombre à la lumière. Un salaire fixe, une assurance, des vacances et le droit de rompre un contrat : c’est ce que la loi appelle un travail décent, c’est ce qu’un jeune des bidonvilles appelle une nouvelle vie.

Sauf que ce changement de vie est infiniment compliqué à réaliser et à poursuivre seul.

 

 

Together we can

Être seul, c’est sourire à son miroir. Essayez, vous n’en sortirez pas plus motivé. A la limite vous vous direz : il faut que j’aille chez le coiffeur, ou encore : pourvu que je devienne riche… Alors que quand quelqu’un vous sourit, tout semble devenir possible. Nous avons besoin des autres pour réussir, et ça, nous en faisons l’expérience tous les jours : nos familles, nos amis, nos collègues, notre équipe de sport… L’homme ne se suffit pas à lui-même, avait tenté de m’expliquer Aristote, pendant un DS de 4h en terminale scientifique. Avec le recul, il s’avère que nous sommes tombés d’accord. Ensemble, tout est possible.

S’il fallait conclure, car chers lecteurs, si vous êtes encore là, après 1542 mots, je vous en remercie et je vais de suite abréger vos souffrances. Je sais que l’époque n’est plus à l’écriture, aux doutes, à la description et l’analyse, mais aux vidéos de 3 minutes qui vous expliquent comment Aymeric a quitté la Banque d’Affaires pour vivre dans la creuse en autonomie dans une cabane.

Cher lecteur, bien que nous ne maîtrisions pas tous les éléments de cette équation à 3 temps – passé ; présent ; futur – qu’est la vie, nous pouvons, en unissant nos forces, la faire tendre vers le résultat qui nous semble être le bon…

Il ne suffit parfois que d’un sourire.

 

 

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6 commentaires

Isabel da Rocha 18 mars 2020 - 19 h 34 min

Merci pour ce très beau témoignage ! En ces temps troubles qui ne savent plus sourire, il remet les valeurs à leur place. Et oui, l’union est la force de l’humanité, avec le sourire et la générosité pour ciment.

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aude couturier 20 mars 2020 - 23 h 20 min

Merci Romain pour ton témoignage, déjà 6 ans que je suis rentrée de mission mais à la lecture de ces quelques mots, tu permets d’y replonger et de regoutter à cette joie profonde. Continue de profiter de chacun de ces moments inoubliables.

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ChloéD 21 mars 2020 - 21 h 26 min

Un grand merci pour ce texte. En pleine épidémie mondiale, cela nous remet à notre place, et nous montre que le confinement est bien loin d’être la pire des souffrances! Que de souvenirs, ces sourires indonésiens…

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sonia 22 mars 2020 - 18 h 40 min

Quel article ! Merci beaucoup pour ce temoignage bouleversant. Ca remet les idees en place. De quel droit on se plaint ici en France ?

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jasminsurterre 24 mars 2020 - 18 h 42 min

Merci pour cette riche immersion écrite ; pleins de vérités et de retours aux essentiels … Sachons remplacer la plainte, l’ennui, par la gratitude, l’humilité et le retour aux essentiels et le profit de l’instant présent.

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Delfini 27 mars 2020 - 21 h 58 min

Merci beaucoup Romain. Ta joie (foi) est profondément contagieuse.
“Ce que l’amour ose l’amour peut le faire. ” W. Shakespeare.

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