The Light Side of Soulages

par Marine
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Soulage

 

 

Victoire !

« Vous prenez d’abord par ici. » Le grand sourire derrière le comptoir s’accompagne d’un bras tendu avec assurance. « Puis ce sera dans l’aile Denon, au Salon Carré, juste après La Victoire de Samothrace. » Je fixe mon interlocutrice d’un air manifestement ignorant. « Vous ne pourrez pas la louper. »

Le Musée du Louvre un jour d’épidémie de Coronavirus, c’est la musicalité des talkie-walkies des agents de sécurité. Leur répons à l’espace d’entrée couvre les voix des petits groupes de visiteurs essaimés qui respectent malgré eux sept ou huit fois le fameux périmètre de sécurité.

Les salles d’expositions, privées de milliers de visiteurs, paraissent interminables. Emprunter l’escalator à l’arrêt. Faire quelques pas. Monter les marches qui mènent aux contrôles des billets. S’avancer. S’arrêter devant différentes volées d’escaliers. Vers lesquelles se diriger ? Trouver. Les arpenter. Ne pas savoir où l’on est. Se laisser guider vers son objectif. En face : une verrière. À droite ou à gauche ?

Sur la droite, une imposante statue domine à elle seule trois immenses pièces. « Vous ne pourrez pas la louper. » La Victoire de Samothrace ! La lumière s’écoule en cascade sur ce corps qui embrasse l’espace. Nikê (déesse de la victoire) amputée brave le vent sur la poupe d’un navire avec distinction et détermination. Si puissamment enracinée, elle semble pourtant sur le point d’effleurer une dernière fois son socle pour s’envoler. C’est le pas de la confiance et de la victoire assurée.

 

La victoire de Samothrace

La victoire de Samothrace / © Wikimedia Commons

 

Pas de bras, pas de chocolat

L’existence de Pierre Soulages rejoint la mienne pour la première fois à travers l’écriture inclassable de Christian Bobin.

 

« Ce noir charpente mon cerveau, y tend ses poutres maîtresses dont le deuil n’est qu’apparent : le noir est l’éclair d’un sabre de cérémonie, une décapitation qui ouvre le bal des lumières. Ces œuvres appellent le grand air, leurs falaises réclament un vent furieux. Je ne suis pas devant l’œuvre d’un contemporain mais devant le plus archaïque des peintres. Ses peintures sont des maisons zen, les trois quarts d’une maison zen dont le spectateur fait le quart restant. » — Christian Bobin, L’homme-joie, « Soulages », L’Iconoclaste, Paris, 2012, p. 33. 

 

Et puis, il y a quelques mois — début décembre — les articles ont commencé à foisonner. Entretien exclusif avec Pierre Soulages. Les cent ans de Pierre Soulages. Retour sur la vie et l’œuvre de Pierre Soulages. Les vitraux de Pierre Soulages à Conques. Pierre Soulages au Louvre.

Ma curiosité, nourrie par les colonnes des quotidiens : un veau gras tout près d’être tué. L’idée n’était pourtant pas venue à mes doigts de pianoter « Soulages peintures » ou « Pierre Soulages toiles » sur mon Smartphone avant de me retrouver devant la pyramide de verre. Si je m’étais tenue à la seule expérience de la Toile, peut-être aurais-je investi mon temps autrement.

Me voilà tout en haut de l’escalier, salle 703. Je vois l’affiche — où étais-ce un kakemono ? — de l’exposition et aussitôt La Victoire de Samothrace s’évanouit. Mon pas ralentit. Je me fige. Comme dans ces films où le héros s’apprête à prendre la décision. La caméra est braquée sur ma face grave, dans l’attente du geste.

Je m’élance dans la salle d’exposition et me plante en plein milieu pour en saisir les contours, en prendre le pouls. Une petite pièce ; moins d’une vingtaine de toiles. Noires. Toutes noires. Ma crainte, pensais-je alors, était fondé : Soulages, « le peintre du noir », « le peintre de l’outrenoir ». Peintre archaïque : vraiment ? Peintre tout ce qu’il y a de plus contemporain ! me dis-je vulgairement, un brin déçue.

Puisque je suis ici, autant jouer le jeu : rester campée devant une toile pendant plusieurs minutes, croiser les bras et froncer les sourcils d’un air expert, en attendant l’illumination, à la manière de ce monsieur à ma gauche.

Toutes noires ? Ah ! Non : sur certaines, le blanc tranche avec un noir rehaussé de tons foncés. Commençons par là. Larges bandes noires, pâtés, dégoulis. Une référence à propos s’impose à moi. Je me crois un instant dans la peau de Driss, le personnage joué par Omar Sy dans le film Intouchable.  

 

« C’est touchant, des tâches rouges sur un fond blanc ? (…) Vous allez pas acheter cette croûte-là 30.000 euros ? (…) Le mec, il a saigné du nez sur un fond blanc, il le vend 30.000 euros ! Moi, pour 50 euros, je vais chez Casto’ et je vous la fais, la trace de mon passage sur Terre. » —  ‎Olivier Nakache‎, ‎Éric Toledano, Intouchables, France, 2011, 113 min. 

 

Tiens donc…? Le sourire suffisant et goguenard qui s’était emparé de mes lèvres s’efface. Un élément, loin d’être un détail, retient mon attention. Focus sclérotique — mon cristallin se rétracte , ma pupille se dilate : je suis sincèrement intéressée !

 

Noir, c’est noir : plus d’espoir ?

Distance approximative d’une des premières toiles : un peu moins de deux mètres. Je hausse les sourcils ; mes yeux s’écarquillent. Un reflet ! Résultat d’un manque d’attention pendant l’installation des œuvres ?

Je pars à la rencontre d’un autre tableau, de facture similaire. Plus je m’en approche, plus une partie de la toile peinte en noir blanchit sous l’effet de la lumière.

 

Soulage

PEINTURE 300 x 236 cm, 10 janvier 1964, huile sur toile / © photo de l’auteur

 

Sur la droite, un haut polyptique alternant divers noirs… luit !

 

Soulages

PEINTURE 290 x 654 cm, février-mars 1992, huile sur toile, polyptique / @ photo de l’auteur

 

J’entreprends d’immortaliser ces variations. En poste devant un polyptique de plus de six mètres de long. Trois coups de déclencheur après un jet d’essai. Tilip-tchac, tilip-tchac, tilip… tchac. Je vérifie mes prises en les passant rapidement en revue. Aucune d’entre elle n’est identique !

 

Soulage

PEINTURE 290 x 654 cm, février-mars 1992, huile sur toile, polyptique / @ photo de l’auteur

 

Ne pas photographier au trépied, c’est prendre le risque, par-delà celui d’un léger flou, du changement de perspective, d’un ou deux millimètres à peine. Cette prise de risque commune aux photographes itinérants renforce l’intuition que j’avais eue en découvrant la série de tableaux à l’entrée de la salle d’exposition : Soulages ne serait-il pas davantage le peintre de la lumière que celui de l’obscurité ? La distance qui sépare mes clichés est dérisoire. Cela a néanmoins suffi pour relever la palette de lumière avec laquelle Soulage joue en négatif. 

Je me penche sur la notice qui accompagne le détail du polyptyque que je viens de photographier.

 

« Ces peintures ont d’abord été appelées Noir-Lumière, désignant ainsi une lumière inséparable du noir qui la reflète. Pour ne pas les limiter à un phénomène optique, j’ai inventé le mot outrenoir, au-delà du noir, une lumière transmuée par le noir et, comme outre-Rhin et outre-Manche désignent un autre pays, outrenoir désigne aussi un autre pays, un autre champ mental que celui du simple noir. »  — Pierre Soulages. Ecriteau de Peinture 290 x 654 cm, février-mars 1992, huile sur toile, polyptyque

 

Soulages, le plus archaïque des peintres. Arkê, grec : commencement, principe. Au commencement étaient les ténèbres ou la lumière ? L’un ou l’autre ? L’un et l’autre ? Qui sait ? Je me représente les temps ‘’archaïques’’ comme tout noirs. Nos aïeuls, formes primaires d’hommes et de femmes, dans leurs cavernes plongées dans l’obscurité. À chercher la lumière. À la provoquer : étincelles, feu, bougies, ampoules, lampadaires. Nous qui la cherchons tant, serions-nous fait pour la lumière ?

 

“Et l’on ne pouvait chasser la lumière de mon visage.” (Job 29,24b)

Deux expressions de l’écriteau m’interpellent : « ne pas les limiter à un phénomène optique » et « un autre champ mental que celui du simple noir ». On pourrait y ajouter : « au-delà du noir ». C’est la lumière — et non ces étendues sombres sur lesquelles elle inter-vient — qui m’évoque ces moments de détresse qu’il nous arrive de traverser. La lumière qui inter-vient par surprise, au moment où peut-être nous nous y attendions le moins. Elle finit par intercéder. Pour d’autres, elle se fait encore attendre. Et pourtant, elle est là, prête à recouvrir d’argent ce noir qui nous charbonne le cœur. Persévérer dans cette attente active de l’« au-delà du noir », c’est en ça que peuvent nous éclairer les tableaux de Soulages.

Peindre la nuit. La nuit que dans chaque vie d’homme on traverse une fois. Au moins. La nuit noire, dense, épaisse, dure. Qui dure. La nuit dont on ne sort pas. Le jour ne compte pas : il pèse. Du bleu au-dessus de la tête ; du noir quand même. La nuit sans Lune et sans étoiles. La Lune et les étoiles sont bien là. Bien, là. C’est toi qui n’y es pas. Tu es loin, trop loin pour les voir, pour voir qu’elles brillent, pour ne voir que ça. Pas elles : ça, que ça brille. La lumière.Tu es encore loin quand tu vois un polyptique de Soulages. Son noir sort de toi. Il se fait miroir de ton ciel. Ce noir reflète mieux : pas d’étoiles sur la peinture. La peinture est aussi morne que toi ; morte que toi.Tu t’approches. Pas si morte : pleine des entailles et des crevasses laissées par le pinceau de la vie ; de ta vie. Ça grouille dans les nervures de la peinture, dans tes veines. De bien trop loin, tu n’y voyais rien.Regarde. Noir : monolithe. Il s’impose. Laisse place. Accueille. Approche. Viens et tu verras. Vois : cette lumière qui n’attendait que toi pour être vue de toi. Elle se propose. Ne plus voir qu’elle. Qu’elle inonde le noir au-dessous.

Dans le monde il n’est pas de noir absolu. Dans le tien il ne l’est plus. Tu vois toutes les étoiles dans la nuit ; le tableau te paraît gris. Tu fermes les yeux sur le bleu. Tu vois le soleil.

 

« Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière. » — Victor Hugo, Contemplations, Livre cinquième : « En marche », Écrit en 1846.

 

Pour découvrir l’œuvre de Pierre Soulages et l’artiste :

 

Pour ceux qui ont envie d’approfondir davantage le sujet :

 

Photo de couverture : PEINTURE 324 x 362 cm, 1985, huile sur toile, Polyptyque C /  © photo de l’auteur

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5 commentaires

Maux&Cris 3 avril 2020 - 11 h 51 min

J’ai eu le plaisir d’écrire aussi sur Soulages, et Bobin dans Mauxetcris, mais cet article est remarquable. Bravo

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Valet-Huguet 9 avril 2020 - 16 h 58 min

Belle visite. Merci

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ID de Femmes 9 avril 2020 - 17 h 00 min

Bel article. Comme si nous y étions.

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Romain Mailliu 25 mai 2020 - 6 h 39 min

Merci beaucoup 😊

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Florence Hirel 13 avril 2020 - 14 h 58 min

Merci Marine pour ce texte magnifique, à la fois sensible et profond. Si ton introducrion m’a parue un peu longue, j’ai réalisé ensuite que l’attente avait aiguisé mon désir. S. est pour moi un peintre archaïque en ce sens qu’il est revenu à ce qui est la base de toute peinture : la trace de l’outil laissée par elle sur un support. Infinies variations car le geste de l’artiste, comme le tien avec la photo, n’est jamais exactement le même. Son travail est d’autant plus radical qu’il est parvenu à pousser à l’extrême le travail du contraste avec le noir seul, grâce à sa densité, son épaisseur (il me semble qu’il travaille de plus en plus avec des peignes de maçons !), retrouvant la lumière de façon indirecte et très poétque. Comme si l’obscurité appelait la lumière et vice-versa. L’une ne va pas sans l’autre, indissociables comme la vie et la mort. Chaque artiste authentique allant au bout de sa démarche a une ou deux choses à “dire” au monde : l’apport essentiel de S. se trouve là abouti, à mon avis. Son génie est d’y être parvenu avec le minimum de moyens !

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