Les poèmes de la quarantaine

par un contributeur
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Crédit photo © Monique Voz

 

L’Hexagone s’apprête à entrer dans sa huitième semaine de confinement. Le temps, pour certains, semble se faire de plus en plus long. Comment s’évader lorsque l’on est sommé de rester chez soi ? La plus grande aventure à laquelle nous invite cette immobilité, c’est peut-être le voyage introspectif. Pour vous guider dans cette quête de votre trésor intérieur, BSFmagazine a sollicité pour vous trois éclaireurs. Leur poésie vous accompagnera sur les chemins du retour à soi… et du plus vaste.

 

Confiné, je meurs à moi-même

Thierry Lemoine ouvre le bal de ces instants de poésie. L’auteur du blog Lettre ouverte signe un texte en prose libérateur.

 

Je suis un nom écrit sur la trame d’une page, bien appuyé sur une ligne de conduite, encadré par les interlignes des lois humaines et héritées. Je suis un nom posé par le grand poète sur le cahier du monde et j’offre quelques mots de plus à l’histoire des Hommes. Et voilà que mon cahier d’écolier m’ôte l’enfantine protection de ces carreaux bien tracés. Confiné, il n’est plus aisé de me tenir droit quand viennent à manquer ces repères…

 

Le quadrillage est subtil quand on est écrit dessus. Grossier, quand on n’y est plus. Le quadrillage, c’est celui du monde : ses lois, ses sociétés, ses principes de gouvernance, ses conventions pour entrer en relation, marcher, dire bonjour, saluer, se respecter, faire ses courses ou faire société. Les grosses lignes de ma page dictaient l’épaisseur de mes lettres, modelaient la courbe de chacune d’elle, structuraient l’espace, les formes et les distances. Elles définissent par avance comment trouver un sens ou un non-sens à son travail et à sa vie, comment gagner de l’argent, quelle place avoir dans la société.

 

Dans la trame du monde, ma pensée, ma vision et mes croyances se sont forgées, et le stylo de ma vie écrivait mon nom, coincé dans ces interlignes. Malgré moi. Et maintenant que je suis confiné, que s’estompent les carreaux d’écolier, me voilà à écrire dans une marge nue et sans bords et comprendre enfin que la vie est plus large que tout ce que j’avais cru alors. Le corset d’une vie structurée s’est relâché et je découvre, confiné, ce que veut dire respirer.

 

Tant de liberté que j’en suis d’abord désemparé. Je respire à l’ancienne, croyant sentir la gaine d’antan. Puis je m’aventure à respirer plus large et plus profond, jusqu’à m’enivrer à pleins poumons. Là je consens à tout perdre de ce qui me structurait. A tout lâcher et me relâcher. Je veux oublier l’heure et les secondes, quel jour de la semaine, quel mois nous sommes et jusqu’aux saisons, pour redécouvrir la danse nue et subtile des astres. Je veux oublier les séquencements du temps, l’agenda des Hommes et le mien, le rythme des pauses et des repas, tout redécouvrir pour n’être que dans la justesse du présent. Je veux oublier ma langue et mon pays, son histoire et ses gloires, ses points de vue et ses points aveugles. Je veux oublier la grammaire de nos discours, le vocabulaire de nos récits, la syntaxe qui taxe le réel d’une couleur de partiel, la conjugaison de nos actions, pour n’être que réceptacle de ce qui est. Je veux oublier mon corps, ses gestes et ses lourdeurs, ses candeurs aussi ; je veux oublier jusqu’à mes os, pour me revêtir de mouvements, de flux et de reflux, d’impermanence. Je veux me fondre dans l’universel.

C’est sans doute cela mourir…

 

Oui, confiné, je meurs à moi-même, et m’ouvre à plus vaste.

 

cahier

Crédit photo @ Pixabay

 

Pandémie d’Amour

L’actuelle pandémie du Covid-19 est à l’honneur dans ce poème d’éveil à la conscience, pour en faire une pandémie d’Amour. Poème en alexandrin écrit par Jean-Christophe Gisbert, à retrouver également sur son site Jardin poétique.

 

À l’océan des peurs, vagues d’incertitudes

Aux rives inondées de l’humaine quiétude,

Enfermé avec soi, l’horizon devient flou,

L’espoir est suspendu à tous ces rêves fous,

Qu’il faille en revenir pour en sortir vainqueurs.

Fragile est l’existence, il faudra le penser,

Et le temps est béni à y voir en son cœur,

Urgence à lui donner un sens plus élevé…

Il est là une chance à ne plus pouvoir faire.

Ainsi est-il permis d’enfin seulement être.

Au silence de soi ouvrir cette fenêtre,

Sur une vérité qui mène à la Lumière…

 

Waves

Crédit photo @ Pixabay

 

Le souffle

Monique Voz, qui a longtemps écrit sa poésie sous le pseudonyme “Hay VIV”, écrit ses textes mot après mot mais sans respect de la ponctuation et du retour à la ligne. Afin de court-circuiter les cerveaux qui ont de la suite dans les idées, d’embrouiller les esprits, de désorganiser les neurones, de garder vivantes les connections, et surtout, d’en ajouter, de les multiplier. Et de remettre à l’heure les pendules de la lenteur. Le poème fonctionne si l’on veut bien se laisser guider, si l’on veut bien se permettre une lecture hésitante, hachée, comme celle du petit enfant qui apprend à lire. 

On peut aussi le lire à haute voix à une personne aux goûts poétiques très très classiques.

 

Le souffle

planait au

dessus des

eaux. Puis

le

souffle

enfanta. Le

souffle

était la

lumière. Le

berceau du

souffle

était cette

bleuté à

couper

le

souffle.

La chair

Était

Née

du

souffle

Fragile

Éphémère

Joie

Fleur

herbe

feuille

Le souffle

devenu

joie

Transfusons

le

transfusons

la

Joie

Par tous

les

respirateurs

Naturels

Ou

Artificiels

Enluminons

les poumons

Les murs

Les grilles

Les masques

Portons-la

En manteaux

en écharpe

en bannière

Soyons

Explosion

De joie.

Soyons

Joie

Faite

Chair

Soyons

Fleur

Herbe

Feuille

 

Crédit photo © Monique Voz

Crédit photo © Monique Voz

  

Monique-Marie VOZ, Rue du Maitrank 100, Quatre Vents 6700 BONNERT

Pour en savoir plus sur le travail de Monique VOZ, deux interviews :

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2 commentaires

deladifference 11 mai 2020 - 13 h 31 min

Des poèmes sublimes ! 😍😍😍

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Romain Mailliu 25 mai 2020 - 6 h 18 min

Merci beaucoup 😊

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