Bas les masques !

par Tibovski
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La pandémie est une tragique infortune, à coup sûr. Mais la gestion de celle-ci par nos responsables politiques n’est pas moins tragique. Tout, absolument tout dans cette crise révèle les erreurs passées et les malices présentes de cette classe politique. Concentrons nous un instant sur les masques, car c’est bien cela qui cristallise l’animosité. Mediapart avait révélé dans un dossier le pot-aux-roses sur la gestion des masques. Nous voici à l’épisode 2, non moins riche en combines. Ce manège kafkaïen saurait nous inspirer de brillants jeux de mots. J’ai décidé pourtant de n’en conserver qu’un seul. C’est celui choisi comme nom par un collectif ayant récemment éclos durant cette période : “Bas les masques”.  

 

Une erreur du passé

Pour rappel, en janvier-février, L’Etat, alors alerté de la pénurie de masques, n’en a commandé qu’une très faible quantité. Une circulaire interministérielle de 2013 impose pourtant un stock d’un milliard de masques afin d’assurer une distribution à toute la population en cas d’épidémie. Cela signifie que l’Etat doit commander 100 millions de masques par an. Mais sous le mandat de François Hollande, 5 fois moins de masques qu’exigé sont achetés. Un rapport de 2018 stipulait que le stock de 100 millions de masques restant périmerait en 2019. Mais l’Etat, encore une fois, ne prend pas les mesures nécessaires. C’est pour cette raison que le stock était insuffisant au début de l’épidémie. Cette pénurie n’a été que faiblement compensée par la suite mais elle a surtout été dissimulée à la population. À la place, les autorités ont préféré adapter les mesures sanitaires au nombre de masques accessibles. Ce qui n’est pas idéal sur le plan de la santé publique, vous en conviendrez. Si vous vous demandiez pourquoi le mot d’ordre sur les masques était imprécis, en voici la raison. 

 

À vos aiguilles citoyens !

La conséquence directe de cela, c’est qu’il fallait combler le manque. Les commandes industrielles, trop lentes pour la situation d’urgence, ont motivé diverses initiatives. 

C’est le cas de couturières et couturiers professionnels qui ont engagé bénévolement leur temps à produire des masques afin d’approvisionner les services essentiels durant la crise. Ce système D a très bien fonctionné, si bien, même, que de nombreuses commandes publiques ont été faites par les municipalités, les hôpitaux, les commissariats. Malheureusement, ce qui ne devait être qu’une aide modeste a pris la place des usines et chaînes de production appropriés. Le problème c’est que ces professionnels n’ont pas les moyens de production de manufactures, et surtout travaillent à plein temps sans la moindre rémunération. Cela me chiffonne quelque peu, voyez-vous. On ne peut attendre du volontariat citoyen qu’il remplace l’industrie. Un collectif de couturier.e.s bénévoles s’est donc constitué autour de ce même constat. Ils ont choisi le nom de “Bas les masques” et réclament d’être rémunérés pour leur travail. Ne nous rabâche-t-on pas à tort et à travers que la période sera économiquement difficile pour tout le monde ? Ce sera également le cas pour ces professionnels de la couture, qui pourtant, offrent de leur temps et de leur savoir faire pour pallier les incompétences de nos gouvernants. Il est donc normal que ce travail soit rémunéré surtout s’il dépasse les conditions usuelles d’une activité bénévole.

 

Sales mioches

C’est un problème plus général. La façon dont cette crise est gérée est particulièrement révélatrice de l’absurdité de notre système. Les choix des dirigeants de couper dans des dépenses nécessaires (hôpitaux, masques, recherche…) s’expliquent à la fois par un court-termisme négligeant les menaces lointaines et par des priorités budgétaires plus lucratives. Il n’est pas nécessaire de s’étendre pour en démontrer l’absurdité, l’épidémie s’en occupe parfaitement bien. Loins d’assumer cette faute, les représentants préfèrent culpabiliser et infantiliser la population. Serge Halimi a publié, dans Le Monde diplomatique, un article fort intéressant à ce sujet. Oh et je ne m’en étonne pas. C’est bien la signature de ce gouvernement que d’user de “pédagogie” pour justifier l’injustifiable. Mais là, je dois avouer que l’exercice intellectuel s’avère plus qu’acrobatique. 

Les citoyens ont bien au contraire montré une ingéniosité et un sens du devoir remarquables, là où nos têtes dirigeantes pataugent encore dans leur impéritie. Le cas des couturier.e.s est loin d’être l’unique exemple. Monsieur Bidouille, un youtubeur spécialisé dans la culture des makers et fablabs, a consacré une vidéo entière à l’auto-organisation des citoyens pour répondre aux besoins sanitaires. 

 

 

Très vite des amateurs de partout se sont rassemblés pour concevoir, fabriquer, tester et distribuer localement des masques, des visières et même des respirateurs. Cette auto-organisation a non seulement été d’un grand renfort mais a été plus rapide et efficace que les industries. Ces dernières se sont mêmes appuyées sur le travail de ces citoyens pour concevoir certains de ces produits. Si ces initiatives ne permettent pas de remplacer la chaîne de production classique, elle prouve néanmoins que la population participe bel et bien à l’effort “de guerre” et que celle-ci le fait sans la coordination ni l’aide des pouvoirs publics.

Il y a de quoi se sentir chatouillé quand on apprend que les masques seront rendus payants dans les grandes surfaces. C’est une question de santé nationale, il me paraît être de la mission de l’Etat que de pourvoir à ces besoins. D’autant que l’Etat a passé des commandes de masques avec de l’argent public. C’est dangereux, c’est hallucinant. Surtout quand on sait que ceux qui ont produit les masques en attendant n’ont pas été rémunérés. Pensez-donc aux inégalités quand on vend presque 1 euro le masque. Le masque est pourtant obligatoire dans certaines circonstances. Une boutique de couture de la Goutte d’Or s’était justement engagée à distribuer gratuitement des masques aux ménages précaires. Elle avait même fourni la municipalité et la police. Mais suscitant trop d’affluence, la police a préféré fermer la boutique. La priorité semble donc de faire respecter la distanciation sociale alors que les masques ne sont toujours pas disponibles gratuitement à tous comme ils le devraient. Et puis, n’y avait-il pas autre chose à faire pour que la distribution continue dans de meilleures conditions sanitaires ? 

Comprenez-bien que la rhétorique de l’effort collectif a une bien faible consistance face à de telles contradictions. On se sert la ceinture, on travaille bénévolement, on doit accepter des perspectives professionnelles incertaines, mais les grandes surfaces ne peuvent pas faire une croix sur des bénéfices, et l’Etat ne peut financer des masques qu’elle avait pourtant le devoir d’acheter. On perd un petit peu la notion de collectif là dedans.

 

C’est qui le patron (de couture) ? 

 

Tentons de remettre un peu en perspective la situation. Dans cette histoire il y a un désaccord profond sur la notion de travail. Cela n’a rien de nouveau, le travail est un concept clef pour définir les rapports économiques. Et à entendre Muriel Pénicaud nous le matraquer sur les ondes et dans la presse, il m’est bien clair qu’on touche à un point central. Pour schématiser grossièrement, il y a deux façon de le concevoir. 

  • La première façon, de l’école libérale, considère le travail comme une marchandise. Celui-ci dépend donc d’un marché de capitaux. 
  • La seconde, plus marxiste, définit le travail comme la source de la valeur économique. C’est le travail qui produit la richesse, les capitaux ne représentent que des moyens de productions. Et ceux-ci (infrastructure, machines, outil…) sont eux-même développés par la force de travail. 

 

Évidemment que ces deux visions, plutôt opposées sur l’échiquier politique, ne s’entendent pas sur la façon dont on devrait organiser le travail. Mais nous sommes dans une situation qui a tendance à montrer les insuffisances de cette première définition. Cette crise révèle le caractère essentiel de certains métiers, et relativise l’utilité sociale d’autres. 

Cela n’est pas sans nous rappeler l’expérience de pensée de Saint-Simon qui imagine que si l’on perdait subitement un nombre important des membres de notre élite politique, la société n’en souffrirait pas tandis que si l’on perdait le même nombre de travailleurs et des membres les plus éminents de chaque fonction sociale “la nation deviendrait un corps sans âme”. Nous n’avons, certes, pas vécu de telles pertes, mais nous avons pu voir que certaines tâches étaient moins nécessaires que nous l’imaginions, et que nous ne pouvions nous passer des métiers de la santé, de l’alimentation, de l’électricité… La version moderne de cet argument apparaît dans Bullshit Job de David Graeber. Pour lui il existe beaucoup trop de métiers inutiles, qui n’existent et ne se justifient que dans les spécificités du système économique actuel. La moitié des métiers pourraient disparaître sans avoir de graves conséquences sur le monde. « On pourrait probablement ramener la semaine de travail réel à quinze heures, ou même à douze, et personne n’y verrait que du feu » (p.108). Autrement dit, il y a une inadéquation entre la valeur sociale du travail et sa valeur marchande. L’hôpital public est un bon exemple d’un domaine qui a une faible valeur marchande mais qui a une très grande valeur sociale. Dans des situations comme celle-ci, nous voyons bien que définir la valeur du travail de cette manière a bien peu de sens. En revanche on comprend bien que c’est fondamentalement le travailleur qui porte l’économie, contrairement à une “élite oisive”, comme le disait Saint-Simon, qui capte et parasite cette richesse. Au delà de ces considérations marxistes un peu expéditives, nous devrions, à l’aune de cette épidémie, repenser notre système.

Sur le plan du travail, la leçon que nous offre Covid-19 devrait probablement porter sur la valeur sociale du travail. Cela signifie donc se concentrer sur le travailleur, et sur les besoins sociaux. Un truc du style : “on arrête tout et on réfléchit”. On arrête deux minutes les conneries avec la restriction des dépenses de santé et la réforme des retraites et on se demande ce qu’il faut à notre société pour qu’elle et ses habitants survivent. Et surtout, on protège les travailleurs. 

Mais on voit déjà les mauvaises habitudes revenir au galop. Ce sont les capitaux qu’il va falloir nourrir. Bien évidemment, on parle d’une bête affamée par deux mois de confinement. Une bête insatiable que l’on doit nourrir sans cesse de peur qu’elle nous morde si l’on ne continuait pas. Ce tyran velu ne nous apporte pourtant aucune satisfaction, aucune sécurité. N’est-il pas temps d’arrêter ces insanités ? Parfois je me dis que nos espoirs devraient porter sur des petits exemples qui nous laissent entrevoir un monde différent. Car l’épidémie a su me convaincre que les citoyens savaient oeuvrer et s’organiser seuls afin que la société continue à tourner. 

Le salarié bénévole ou le volontariat capitaliste. Il faudrait demander à Romain ce qu’il pense de ce concept. En tout cas le capitalisme ne cesse de se réinventer. Pour ceux qui pensent que cette crise changera notre système, ne sous-estimez pas sa résilience. 

A la prochaine quinzaine !

 

Sources :

Bibliographie :

  • Comte de Saint-Simon. (1841). Oeuvres de Saint-Simon, Capelle, Paris, Orthographe modernisée.
  • Graeber, D., & Cerutti, A. (2018). Bullshit jobs. New York: Simon & Schuster.

 

Dessins par  l’auteur Tibovski 

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