L’ABUS DE LECTURE PEUT-IL ÊTRE DANGEREUX POUR LA SANTÉ ?

par Marine
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« En somme, le public est composé de groupes nombreux qui nous crient :

— Consolez-moi.

— Amusez-moi.

— Attristez-moi.

— Faites-moi rêver.

— Faites-moi rire.

— Faites-moi frémir.

— Faites-moi pleurer.

— Faites-moi penser.

Seuls, quelques esprits d’élite demandent à l’artiste :

Faites-moi quelque chose de beau, dans la forme qui conviendra le mieux, suivant votre tempérament. »

Guy de Maupassant, Préface de Pierre et Jean : « Le roman », 1887.

 

Quand ‘’lecture’’ rime avec ‘’culture’’

 La question peut paraître saugrenue. Qui imaginerait que la lecture puisse ne pas être source de bienfaits à l’heure où l’on clame sur les réseaux sociaux que « lire des livres délivre » et que la bibliothérapie fait son apparition sur le marché du bien-être ?

« Lire des livres délivre », je ne le conteste pas et même : je le revendique. Des centaines voire des milliers d’études et de témoignages viennent nous redire l’importance de la lecture quant à la construction de soi : développement de l’empathie et de l’imagination, stimulation du cortex neuronal, intensification de la plasticité cérébrale, entretien de la mémoire et, bien sûr, assimilation d’éléments culturels.

 

Pieter Steenwijck, Ars longa, vitta brevis (Vanité), entre 1633 et 1656, huile, 74.5x96.5 cm Crédit photo © Wikimedia Commons

Pieter Steenwijck, Ars longa, vitta brevis (Vanité), entre 1633 et 1656, huile, 74.5×96.5 cm
Crédit photo © Wikimedia Commons

 

Ah… la lecture — et donc : le savoir — comme moyen de briller en société ! Vieux mythe ? Pas tout à fait… Et même : vérifié et approuvé.  Que cet argument en faveur de la lecture soit ou non celui qui pousse à parcourir les reliures, il est évident que plus nous consultons de livres, plus le volume et la circonférence de notre ‘‘cercle de culture’’ s’accroissent, et plus la probabilité que nous avons de passer pour quelqu’un d’intelligent et d’intéressant augmente. Grâce à la culture — longtemps présentée comme l’une des plus puissantes armes civilisationnelle — et à la fréquentation régulière de personnages de romans nous initiant à d’autres vies qui peuvent faire écho à la nôtre, il est communément admis que le lecteur devrait avoir un certain nombre de clés en main pour avancer dans l’existence.

Le déclic est-il pour autant automatique ? Et si nos modes de lectures ou le rapport que l’on entretient avec les œuvres pouvait nous jouer des tours ?

 

« Prends garde à toi ! »

 Une fois encore, la question est curieuse. Je la pose — je nous la pose — au regard d’une conversation que j’eus avec un homme féru de littérature. Il avait mis à profit la génération d’avance qu’il avait sur moi pour lire nombre d’ouvrages. Nous prenions plaisir à échanger sur nos lectures respectives et il lui arrivait de me conseiller vivement tout aussi bien un classique qu’un auteur insoupçonné. Il discourait avec passion à leur sujet quand, quelques instants plus tard, son regard pouvait se perdre dans la brume de lointains inconnus.

Un jour que nous étions seuls, il m’avoua en substance ceci : « Tu sais, la lecture, ça peut devenir une véritable addiction ». Je le regardais, incertaine. Il reprit en me disant que, parfois, à défaut de vider cannettes ou bouteilles, on pouvait se saouler de mots. Manifestement, lorsqu’il ouvrait un livre, il semblait être tantôt dans une dynamique de recherche, espérant trouver une réponse à ses maux, tantôt tenté par la fuite du réel — nous reviendrons plus tard sur ce point.

Je le redis : je ne saurais m’opposer à l’aspect salvifique que peut revêtir la lecture. Y aurait-il cependant des conditions de lecture plus fructueuses que d’autres ?

 

L’algorithme de la tarte Tatin

La confidence de cet homme nous amène à nous pencher sur nos propres présupposés de lecteurs. Au fond, pourquoi lit-on ? D’où vient ce besoin ? Cherchons-nous nous aussi des réponses à des questionnements peu ou prou enfouis ? La solution pourrait-elle finalement consister en un retournement de perspectives ?

 

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Crédit photo © Pixabay

 

Loïc Corbery, comédien sociétaire de la Comédie Française, intervenait le 3 avril dans le cadre des programmations éphémères ‘’spécial confinement’’ proposés sur la chaîne YouTube de la troupe. Alors qu’il achevait de commenter un passage d’On ne badine pas avec l’amour, il conseillait tout spontanément aux spectateurs de lire moins pour chercher des réponses que pour se nourrir des questions que les œuvres nous font nous poser. Le questionnement, clé de lecture ?

 

« Quoiqu’il [Govinda] eût vécu toute sa vie dans l’observation de la règle et, en raison de son âge avancé et de sa modestie, qu’il jouît auprès des moines plus jeunes que lui d’une haute considération, l’inquiétude et le besoin de chercher hantaient toujours son âme. (…) “Que pourrais-je te dire, ô Vénérable ; … que peut-être tu cherches trop ? Que c’est à force de chercher que tu ne trouves pas ?

(…)

Quand on cherche, reprit Siddhartha, il arrive facilement que nous yeux ne voient que l’objet de nos recherches; on ne trouve rien parce qu’ils sont inaccessibles à autre chose, parce qu’on ne songe toujours qu’à cet objet, parce qu’on s’est fixé un but à atteindre et qu’on est entièrement possédé par ce but. Qui dit chercher dit avoir un but. Mais trouver, c’est être libre, c’est être ouvert à tout, c’est n’avoir aucun but déterminé. Toi, Vénérable, tu es peut-être en effet un chercheur; mais le but que tu as devant les yeux et que tu essayes d’atteindre, t’empêche justement de voir ce qui est tout proche de toi.’’ »

Hermann Hesse, Siddhartha, Grasset, coll. « Le livre de poche », Paris, 1995, p. 201-203.

 

À bien y regarder, les plus grands chercheurs — et donc : les meilleurs trouveurs aussi appelés ‘’inventeurs’’ — de tous horizons ne sont pas ceux qui s’évertuent à élaborer les réponses les plus sophistiquées mais ceux qui concentrent en premier lieu leur énergie à poser les bonnes questions.

 

 « Einstein nous explique ce qui a fait le génie de ses recherches. C’est la mise en question plus que la mise en réponse. »

Frédéric Falisse « La questiologie ou l’art de poser les bonnes questions: Frederic Falisse at TEDxPantheonSorbonne », TEDx Talks, 4’27’’

 

« Si vous posez une bonne problématique nous votre développement, recommande-on à l’université, soyez assuré d’avoir d’emblée la faveur de votre correcteur. »

 

La tête dans les nuages… et les pieds sur Terre

 « Pour autant, poursuivent les professeurs, tâchez de faire en sorte que votre développement soit à la hauteur de votre problématique. » Si l’on file la métaphore de la composition universitaire, nous avons : un texte donné (le livre) ; une problématique à établir (les questions qui viennent au fil de la lecture) ; un développement à apporter à la suite de cette problématique. Nous pourrions faire le parallèle suivant. Cette exhortation à fournir un développement d’une qualité au moins aussi élevée que celle du questionnement sonne comme une invitation au réel. Ne pas s’en tenir seulement l’ouvrage — celui que l’on doit commenter pour son professeur ou celui que l’on butine sur un transat au mois de juillet — et aux questionnements qu’il fait germer et tourner dans notre tête. Au contraire d’une fuite à travers d’autres vies et possibles rêvées : en investir le réel.

Comme si nous étions, en toile de fond de ces flâneries, sans cesse invités à rejoindre le casting d’un film de capes et d’épées dans lequel notre regard escrimerait contre les mots. Nous lancerions au texte que l’on tiendrait entre nos mains un martial « Réponds, te dis-je ! ». Suite à un nombre de passes au moins aussi abondantes que la pagination du volume, ce dernier finirait par nous désarmer et nous renvoyer la sommation : « Réponds, te dis-je ! ». Dans Quand dire, c’est faire, le philosophe John Austin expose sa théorie du langage performatif : l’énonciation, pourvu qu’elle soit prononcée « dans les circonstances appropriées », devient acte. « Parle ! » Notre réponse est bien plus qu’une suite de lettres : elle est un abracadabra (1) indispensable à la confection de la clé délivrant « tous les dragons de notre vie » qui « sont peut-être des princesses qui attendent de nous voir beaux et courageux » (2).

 

Crédit photo © Pixabay

 

Qu’est-ce qui pousse les auteurs à écrire — à nous faire parler en dehors de la nécessité de gagner leur vie ? Il me plait à penser qu’il ne s’agit pas pour la plupart d’un simple exercice de style mais que cette volonté procède du désir de nous donner du grain à moudre pour que nous puissions pétrir notre vie. Pétrir — de la façon la plus fondamentale et physique qui soit. Ainsi, parvenir à inscrire pleinement notre existence dans le monde.

 

« Efforcez-vous d’aimer vos questions elles-mêmes (…). Peut-être, simplement en les vivant, finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses. »

Rainer-Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, Grasset, coll. “Les Cahiers Rouges”, 2018, p. 43

 

Marine

 

(1) Formule magique ancienne qui pourrait faire référence à la création par la parole. Voir l’article “Abracadabra” sur Wikipedia.

(2) Rainer-Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, Grasset, coll. “Les Cahiers Rouges”, 2018, p. 80

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1 commentaire

PIERRE BAMONY 29 juin 2020 - 18 h 18 min

L”abus de la lecture (mais cette expression n’a aucun sens au regard des bienfaits de la lecture) n’existe pas. Au contraire, l’absence de la lecture est une tragédie pour l’Humanité : elle nous installe dans la lie de l’Humanité, sans aucun sens critique. Ce n’est point l’image par le smartphone, l’ordinateur, la télévision que l’on s’instruit. On s’abrutit par le flot d’images aussi éphémères autant les unes que les autres. L’image divertit, séduit alors que la lecture est un dialogue entre le lecteur et un auteur par le biais de son livre. Ce dialogue exerce l’esprit critique, seul organe de la pensée rationnelle.
En ce sens, l’abus de la lecture est sain et salutaire.

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