Black Deaths Matter

par Tibovski
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Laissez-moi vous raconter une sordide histoire. Il est environ 20h dans la banlieue de Minneapolis. Un homme se tient dans sa voiture. C’est notre protagoniste, même si son histoire sera brève. La police vient à sa rencontre car il aurait fait usage d’un billet de 20 dollars soupçonné d’être contrefait. Les officiers l’interpellent et tentent de l’immobiliser. Pour se faire, Derek Chauvin le maintient face contre sol avec le genoux contre sa nuque. Après plus de 8 minutes d’étranglement, l’interpellé décède d’étouffement. Au cours de ces longues minutes, les premières sont remplies de supplications et de “Je ne peux pas respirer” lancées par notre homme. Mais ces bruits s’étouffent peu à peu. Les deux dernières minutes sont pleines du silence d’un corps inerte maintenu inutilement au sol.

Notre homme s’appelait George Floyd et était afro-américain. Cela n’est pas un détail. Parce qu’au téléphone, l’officier a insisté trois fois pour connaître la “race” du suspect. Parce que ce même officier, Derek Chauvin, n’est pas un enfant de coeur et est impliqué dans de nombreuses bavures et interventions mortelles. Parce que la police de Minneapolis est dénoncée depuis un moment pour son racisme. Et parce qu’aux Etats-Unis il est fréquent que de simples interpellations d’individus de couleur finissent à la morgue. Mais rien de nouveau sous le soleil. Cette histoire vient s’ajouter à celles des innombrables victimes du racisme de la police américaine. Nos journalistes n’oublient pas de rappeler que ce fait divers reflète un problème général de la condition des afro-américains. 

Ils sont fous ces américains

Seulement, permettez-moi de poser une question. La question à un million d’euros. Est-ce si différent chez-nous ? 

La France a son lot de victimes. Adama Traoré est mort en 2016 dans des circonstances proches de celles de George Floyd. Il décède d’étouffement après avoir subi un plaquage ventral et le poids de trois officiers sur son dos. De la même manière, les gendarmes avaient refusé de le détacher même après qu’il se soit plaint de difficultés à respirer, même après avoir uriné dans son pantalon, même après avoir perdu connaissance. Les pompiers qui sont intervenus après ont expliqué, par la suite, que les gendarmes avaient d’abord refusé qu’on lui retire les menottes pour qu’il soit examiné.

Des cas comme ceux-ci, il y en a des dizaines et des dizaines. Grâce au travail titanesque d’associations nous savons que chaque année, en France, plusieurs dizaines de personnes décèdent suite à des interpellations brutales. Plusieurs études d’envergure (ici et ) démontrent la discrimination “au faciès” des contrôles de police. Amnesty International a publié un rapport dénonçant les pratiques discriminatoires et inhumaines des forces de l’ordre durant le confinement. Et pourtant, au même moment que l’affaire Georges Floyd, Camelia Jordana se fait épingler/trainer dans la boue pour avoir osé souligner le problème de notre police

Des policiers racistes ou une police raciste ? 

De nombreuses affaires montrent qu’il y a un gros problème de racisme dans notre police : des témoignages d’anciens flics, une conversation WhatsApp, le terme bamboula” banalisé, les blagues dégradantes sur un homme se noyant, des écussons fascistes choisis par certaines brigades. La liste est très longue. Qu’il y ait des éléments racistes dans la police française, ce n’est pas nouveau.

La véritable question est : sont-ce des affaires isolées ou un problème général de la police française ? L’institution doit-elle être tenue responsable de ces morts ? 

Et bien, à mon humble avis, oui, et de la même manière que pour la police américaine. Les cas de mort ne sont pas isolés, car ils montrent des régularités systématiques. Ceux-ci adviennent majoritairement dans des quartiers populaires à l’occasion d’interpellations soit durant la poursuite, soit durant l’immobilisation. Les données montrent que ces incidents sont décorrélés des niveaux de délinquance ou du danger de la situation. Une part non négligeable des morts est causée par l’intervention de la BAC (Brigade anti-criminalité), une unité spécialisée dans l’intervention en “zones sensibles”. Des techniques d’interventions disproportionnées ont été mises en place dans ces quartiers selon des logiques “guerrières” et des finalités “sécuritaires”. Ces quartiers sont devenus dès 2005, sous le Ministère de l’Intérieur de Nicolas Sarkozy,  des lieux de répression et des laboratoires pour les techniques coercitives. Un véritable phénomène de restructuration de la police ainsi qu’un renforcement de l’armement ont été responsables d’une recrudescence des violences policières

On a là autant des violences policières qu’une violence d’Etat. Car ce sont bien les stratégies de maintien de l’ordre qui favorisent ces exactions. D’ailleurs, les officiers impliqués ne comprennent parfois pas ce qui leur est reproché, puisque dans certains cas ils ne font qu’appliquer le protocole. Par exemple, le plaquage ventral encore pratiqué en France a été responsable d’une vingtaine de morts par asphyxie en moins de 30 ans. Cette technique a été interdite dans de nombreux pays européens et décriée par plusieurs associations de défense des droits de l’Homme. En l’occurrence, Amnesty International dénonce en 2011 l’usage de cette technique auprès du Ministère de l’Intérieur français.

 

Inspecteur Harry en ZSP

Mais dans bon nombre de cas, le problème ne vient pas de pratiques enseignées en école de police mais plutôt de comportements violents normalisés. Les Brigades anti-criminalité ont été créées notamment pour être mobiles, adaptables afin d’agir rapidement et efficacement. Ces brigades interviennent dans des quartiers dits “sensibles” en tenues civiles et voiture banalisées. Ces particularités ont encouragé dans ces brigades une attitude belliqueuse qui se traduit par des intimidations, insultes et agressions. Cette police agit dans le secret des banlieues et se croit investie d’une mission de nettoyage. Les irrégularités font partie des “ficelles du métier” car ils assurent le succès des opérations. On a là un ethos qu’on retrouve même auréolé dans le cinéma et les séries. Rien de plus sexy qu’un flic pas très procédurier usant de “méthodes peu orthodoxes” pour attraper les méchants. 

Par conséquent, on a soit des techniques policières officielles extrêmement controversées, soit des comportements de cowboys qui sont tolérés, voire encouragés dans certaines zones. C’est donc plus que des problèmes individuels, c’est une certaine pratique policière qui est problématique. 

C’est sa faute à eux !

Vient ensuite la façon dont l’institution réagit à ces affaires. Là encore, c’est le même mode opératoire pour disculper les policiers. Très vite, on a le droit à des communiqués sur les circonstances, sur le casier de l’interpellé, sur son dossier médical. Ces éléments viennent amoindrir la gravité de l’affaire en voulant insister sur la dangerosité du suspect ainsi que sur la fragilité de sa santé. Presque à chaque fois la victime nous est dépeinte en démon souffreteux, une sorte de Jacques Mesrine phtisique. Mais une police qui se retrouve avec autant de morts durant des interventions est une police qui remplit terriblement mal sa fonction. Peu importe que la victime soit dealeur, cela ne la rend pas coupable de sa mort pour autant. Bref, aussi criminelles soient les victimes, les policiers n’ont pas le droit de vie et de mort sur des citoyens. Valérie Codaccioni détaille ce renversement de la culpabilité dans son ouvrage.

[…] L’apposition d’étiquettes dénonciatrices et stigmatisantes – ”casseurs”, ”voyou”, “loubards” – [fait] appel à l’imaginaire sécuritaire des contemporains des procès et [tend] à invisibiliser la violence déployée par les auteurs d’homicide tout en accentuant celle de la personne tuée. Surmobilisée l’expression “bien connu des services de police” qui fige la victime dans un statut de délinquant et en fait un coupable éternel devient ainsi la justification des homicides commis en dehors de tout état de légitime défense et le procédé par lequel la vie de la victime et sa valeur sont dépréciées”

Ce processus de disculpation se fait valoir autant sur l’opinion générale qu’auprès de la justice. En 2016 l’ONG ACAT publiait un rapport qui montrait que les affaires de violences policières avérées bénéficient d’une étonnante clémence, sinon d’une totale impunité. La transformation de la mission policière et la redéfinition du maintien de l’ordre amorcé dans les années 2000 s’est également accompagnée d’un appareil judiciaire tolérant aux abus. Le climat sécuritaire, renforcée par les attentats, a favorisé la conviction que l’usage excessif de la force s’excusait, voire se justifiait dans certaines circonstances. Paradoxalement c’est le tournant autoritaire de l’ère Sarkozy qui, en alimentant la conflictualité, a instauré une insécurité et a vulnérabilisé les rapports entre la police et la population. Les conditions de travail des fonctionnaires de police en banlieue s’en sont retrouvées d’autant plus périlleuses. Les politiques sécuritaires ont tendance à renforcer l’insécurité de ces populations cibles et donc à légitimer ces mêmes politiques.

Je n’ai pas voulu ici traiter en profondeur la question des violences policières. Ceci nécessiterait un article de fond. Seulement il me semblait intéressant de souligner l’hypocrisie de la sphère politico-médiatique au travers de cette sombre actualité. Nous n’avons aucun problème à voir le racisme et la violence de la police outre-atlantique. En ce qui concerne notre pays, en revanche, c’est une autre histoire. “On ne peut pas généraliser”, “Il n’y a pas de violences policières ici”, “Il faut voir dans quels quartiers ils interviennent”….

Il est intéressant de constater qu’il est beaucoup plus confortable de voir le mal ailleurs que dans son propre jardin. À méditer jusqu’à la prochaine quinzaine. 

 

P.S. Pour vous inspirer une réflexion, voici des recommandations :

  • Le collectif “Désarmons-les”
  • Le travail des journalistes Taha Bouhaf et David Dufresnes
  • Le travail de l’avocat Arié Alimi
  • Le film “À nos corps défendants” de IanB

 

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marie rivolet 9 juin 2020 - 16 h 25 min

Une petite ville de l’est de la France, avril 2020, en plein confinement je sors de chez le médecin, j’ai une bonne tête de femme d’un certain age, correctement vêtue. Sur la place quatre jeunes marchent en rang d’oignons, jeunes et la peau un peu sombre, la police municipale, quatre agents, les interpellent. Je passe au milieu du groupe, sans me presser. Personne ne me demande mon attestation.
Toulouse trois jours plus tard, une petite place, le tabac presse, j’ai choisi ma revue, un homme noir, très grand, attend patiemment que je sorte de la boutique, son sac de course plein à ses pieds. La municipale fond littéralement sur lui, le tutoie, lui demande sans politesse ce qu’il fait là. Il répond qu’il attend pour entrer. Je sors, les policiers s’écartent pour me laisser passer, ne me demandent rien. Je vous l’ai déjà dit, j’ai une bonne tête.
Il n’y a pas mort d’homme dans mes histoires, juste du quotidien.

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adoulou.bitang 10 juin 2020 - 8 h 03 min

Très bel article.

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ZoéCourty 10 juin 2020 - 17 h 32 min

Waouh bel article, magnifiques dessins. Le début de l’article fait penser à un vrai thriller!
#blacklivesmatter #GeorgeFloyd
RIP Floyd.

Zoé du site https://lemondeselondespreados.wordpress.com/

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