Voyage en Questionnie

par un contributeur
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A l’occasion du confinement lié au Covid 19, j’ai pu me rendre en Questionnie, le pays des Questions qui ne se posent pas.

Je n’avais jamais eu l’opportunité de visiter ce pays. Il est réservé aux esprits confinés qui veulent s’évader.

Je suis plutôt le genre de mec à poser les questions qu’on pose, par exemple « comment vas-tu ? » ou juste « ça va ? ». Tous les jours, je pose les mêmes questions : celles qu’on m’a apprises à l’école. J’ai bien appris et je les pose très bien. I can even ask them in english : « how are you ? ».

Un jour que je me baladais dans ma ville confinée, attestation remplie dans ma poche, je me suis arrêté devant la vitrine d’un voyagiste. Parmis les livres qu’il proposait, une destination nouvelle attira mon attention : « Vivre sans… » de Frédéric Lordon publié par La Fabrique. Le billet valait une blinde, mais le départ était immédiat.

Le billet acheté, une belle hôtesse brune masquée de papier, me précisa : « .ien..enue à .ord .e  .et. a.ion ». Voyant que je n’avais rien compris, elle me répéta son propos démasquée : « Bienvenue à bord de cet avion de la Lordon Airways. Veuillez-vous installer, nous allons décoller ». Elle me prévint que : « le premier tiers du voyage est turbulent, on y croise de grands mots savants, organisés d’une manière étrange. Ne vous inquiétez, ils sont là pour dissuader certains esprits, n’hésitez pas à utiliser l’avance rapide. Les mots que vous rencontrerez pendant le reste du voyage sont plus facile d’accès.»

 

30 Prairial an -1

La première question que je ne m’étais jamais posé m’est tombée dessus comme ça :

Va-t-il rester quelque chose de l’État français à la fin du repas financier ?

Je ne connais pas de financier. Mais si j’avais été éduqué en financier, dressé à dénicher le moindre profit, je n’aurais pas arrêté mon travail avant d’avoir retourné le dernier bout d’État pour me saisir de chaque miette de bénéfice. Si j’étais un financier, j’aurais mangé l’État en entier.

Heureusement, je ne suis qu’un fabricant de produits de papier et de mots.

L’État français dévoré par la Finance, que deviendrait la Nation française ? Serait-il possible de la considérer comme une Nation libérée de son État ? Une Nation Libre d’État?

Je me suis souvenu d’un voyage lexical que j’avais fait il y a quelques années. J’avais rencontré un petit bonhomme amérindien du nom de Ishi. Il était un membre de la tribu Yana, en Amérique du Nord. C’est dans ce livre que j’avais la première fois découvert l’idée de Nation libre. La perspective de voir la Nation française s’éteindre de la même manière que la Yana Nation n’était pas assez plaisante pour faire partie de mes possibles. Il devait forcément y avoir une réponse à la hauteur de la Nation française.

Dans son Dictionnaire Manuel de Diplomatie et de droit international Public et Privé, Carlos Calvo, parle d’une « association politique » comme élément essentiel de l’État. Je ne sais pas vous, mais je suis gavé de la cuisine politicienne.

Est-ce qu’une « association démocratique » pourrait se substituer à « l’association politique » de l’État ?

Quelle serait la différence entre l’une et l’autre ? Je n’ai pas trouvé de réponse sur Google, alors j’ai dû en imaginer une.

La différence entre la politique et la démocratie pourrait être le mode de désignation des représentants. Les politiciens sont élus (élection), tandis que les démocraticiens sont tirés au sort (sortition).

Aussi rassurante que cette réponse puisse être, je me suis retrouvé devant une autre question.

 

 

1er floréal an -1.

Pourquoi les mots démocraticiens et sortition n’existent pas ?

Le mot sortition existe en anglais depuis longtemps déjà, mais pas en français.

 

 

Quant au mot démocraticien, il n’existe ni en français, ni en Anglais (democratician).

« Pourquoi le mot démocraticien n’existe pas ? » me suis-je demandé. Et comme je n’avais pas de réponse, je me suis adressé à l’administration en charge des mots : l’Académie française.

L’Académie française est l’administration en charge de la naturalisation des mots « sans-papier ». Je me suis saisi du formulaire B45EF789, qui correspond à la demande d’asile réglementaire pour un mot réfugié.

La bureaucratie lexicale m’a répondu : « Comme vous l’indiquez, de ces locutions dérive naturellement la locution nominale pour désigner des personnes : “les tirés au sort” ou “les personnes tirées au sort”, “tiré au sort” comptant une syllabe de moins que votre proposition “démocraticien”. A-t-on besoin de nouveaux mots ? C’est la question que devra se poser le groupe d’experts avant de commencer tout travail terminologique. À bientôt sur FranceTerme. »

Je saurais la prochaine fois que c’est le nombre de syllabe qui détermine la capacité à obtenir un certificat de naturalisation lexical.

Cette aventure administrative m’a permis de prendre connaissance d’un métier que je ne connaissais pas : terminologue. Rien à voir avec Terminator. Un terminologue vient du passé et donne la capacité à des mots d’exister, ou pas.

Combien de mots attendent patiemment un permis de circuler dans les têtes françaises ? Qu’est-ce que deviendrait ces têtes si elles disposaient de ces mots ?

J’en suis là. Je n’ai pas encore de réponses à ces questions, le voyage en Questionnie continue.

 Julien Biri

 

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1 commentaire

Vecchio 30 juin 2020 - 14 h 45 min

Hum…..ca me plait bien ce jeu qui combine maintenant et un monde onirique assez accessible…..merci Julien….on sent que la suite est en préparation.

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