David Graeber : l’anthropologue punk

par Tibovski
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L'anthropologue-anarchiste David Graeber

Hello, Hello….

2020 ne sera décidément pas le meilleur millésime. Le 2 septembre dernier, David Graeber, anthropologue et grande figure de la gauche américaine, est décédé. Cet homme était un vrai punk. À titre d’hommage, je vais revenir sur certaines de ses contributions majeures et tenter d’en extraire des enseignements utiles. Bien entendu, vous devez voir ça comme un maladroit préambule aux remarquables travaux de Graeber surtout connu pour son livre Bullshits Job. Avec cet article de rentrée, ce sera l’occasion de dépoussiérer un petit peu l’anarchisme et l’anthropologie. 

 

Pourquoi devriez-vous connaître ce gars-là ? 

Je sais, je sais : vous pensez probablement que je vais vous embêter avec une obscure figure de la far-left américaine. C’est pourquoi je vais m’appliquer dans un premier temps à vous expliquer à quel point Graeber est plus connu que vous ne l’imaginez, et surtout à quel point il mériterait de l’être davantage. Commençons déjà par dire que cet anthropologue est l’une des grandes figures de l’anarchisme, de l’altermondialisme et du mouvement Occupy Wall Street. On lui doit ce slogan mondialement connu : “Nous sommes les 99%”. Il faisait alors référence à la répartition inégale des richesses du monde. Que penser de cet anthropologue et militant anarchiste ?  

Il sait créer des slogans : très bien. Mais sérieusement, l’anthropologie ? Un truc d’universitaire poussiéreux ne s’intéressant qu’aux rituels de chasse en Papouasie. Et bien non. Enfin si, quelque part ; ses premières études portent sur l’héritage du colonialisme chez les peuples de Madagascar. Toutefois, l’anthropologie est loin d’être poussiéreuse. L’anthropologie cherche à comprendre l’homme, en tant qu’être social et culturel, au travers de l’étude ethnographique des divers groupes et cultures humaines. Claude Lévi-Strauss, anthropologue français de renom, s’intéressait justement à extraire des différences culturelles une sorte de structure commune : des “invariants culturels”, disait-il. À ce titre, Lévi-Strauss nomma un de ses ouvrages Le regard éloigné, en référence directe à cette citation de Rousseau qu’il affectionnait :

Quand on veut étudier les hommes, il faut regarder près de soi ; mais pour étudier l’homme, il faut apprendre à porter sa vue au loin ; il faut d’abord observer les différences pour découvrir les propriétés. (Essai sur l’origine des langues, chap. VIII.)

Ainsi, même une lointaine ethnie éteinte du Pacifique peut nous en dire beaucoup sur la crise économique, sur la Covid-19 et même sur la startup nation

Ok. Ok. L’anthropo c’est cool ! Mais Graeber est aussi un militant anarchiste de longue date. Et l’anarchie, c’est quand même digne des “tags aux blancos sur les eastpacks du collège”. Ce n’est vraiment pas un modèle politique viable et mature. En réalité, l’anarchie n’est ni une crise d’ado, ni un régime politique spécifique. Graeber s’appliquera à montrer que l’anarchie, contrairement au communisme, est avant tout une pratique. Cette “pratique” se retrouve à de très nombreux niveaux, et dans de très nombreux groupes sociaux. On dit qu’un ensemble d’individus développe des tendances anarchistes si celui-ci décentralise équitablement le pouvoir et les responsabilités. On parle aussi “d’autogestion”. “Anarchie” vient du grec anarkhía qui signifie “absence de pouvoir”. Ainsi toute tentative, à n’importe quelle échelle, visant à limiter politiquement la concentration des pouvoirs, peut être considérée comme anarchiste. Ce qui est également intéressant, c’est que l’étude des sociétés humaines nous apprend que le pouvoir et l’Etat sont des constructions culturelles et qu’il existe une myriade d’autres formes de gouvernance. Plutôt que d’être destructeur et digne d’un “émo boutonneux”, l’anarchisme est un courant qui s’autorise à penser d’autres rapports sociaux. Des rapports sociaux qui nous sont souvent présentés comme impossibles. Et l’anthropologie enrichit notre imaginaire d’un éventail beaucoup plus vaste de structures humaines. 

Graeber, chercheur et militant, s’efforce d’offrir une synthèse riche de ces deux facettes. D’abord en montrant la force politique de l’anthropologie, puis en déshabillant notre monde de ses sombres facéties. 

 

Vers une anthropologie politique : 

Le premier livre que j’ai lu de Graeber est Vers une anthropologie anarchiste dans lequel il constate avec étonnement la faible représentation de l’anarchisme dans sa propre discipline. Il y développe un ensemble de considérations montrant que l’anthropologie a toutes les clefs pour produire un riche outillage intellectuel de l’anarchie. On conclurait volontiers que Graeber produit une recherche militante. Pourtant il affirmait – étrangement -ceci au journal Le Monde :

« Une anthropologie marxiste existe sans doute, elle s’attache à employer les concepts marxistes à ce domaine de connaissance. Je ne fais rien de ce genre. Je me contente de pratiquer l’anthropologie, entendue au sens classique du terme, comme le fait mon mentor Marshall Sahlins. J’ai débuté ma carrière de manière assez conventionnelle par un travail de terrain à Madagascar, où j’ai étudié l’héritage de l’esclavage sur une petite communauté rurale. D’une certaine manière, je mène deux carrières de front : auteur militant et anthropologue. Elles se chevauchent par moments, mais restent autonomes. »

Pour y voir plus clair, il faut préciser la façon dont ce chercheur concevait son travail. 

Keith Hart le considère, au même titre que Rousseau, comme “un anthropologue des sociétés inégales” (Hart 2006, 2013). Cela signifie que ses études cherchent à clarifier les mécanismes d’inégalité dans les sociétés humaines. Dans ses premiers travaux sur la population de Befato à Madagascar, Graeber constate que les rapports politiques et de pouvoir se trouvent partout dans cette culture post-coloniale. Les rapports de pouvoir apparaissent comme des “réfractions de l’esclavage” et se trouvent fortement ancrées dans les croyances magiques de ces habitants. Ainsi sans même une formation politique claire, les rapports politiques et de pouvoir constituent un cadre analytique sous-jacent pour comprendre les codes et normes d’un groupe social. Dans Dette : 5000 ans d’histoire, son étude sur les fondements des dettes, David Graeber nous donne un autre exemple en montrant que la dette est consubstantielle à la notion d’argent et qu’elle régit des rapports de pouvoir très anciens. Il explique que les sociétés du troc sont un mythe, et que dès leurs origines les échanges marchands ont permis d’asseoir l’autorité d’un créancier sur un emprunteur. La monnaie ne serait autre que la codification de cette domination économique.

En clair, pour Graeber, l’anthropologie s’efforce de comprendre l’Homme au travers de ses rapports politiques. Dans Toward an Anthropological Theory of Value (2001), il explique que l’anthropologie, au travers de la notion de “valeur”, ne pointe pas seulement des visions du monde différentes, mais également des éthiques différentes. Le travail de l’anthropologue ne se distingue, dès lors, plus tellement de la politique. Déjà, parce qu’il est, de fait, impossible d’avoir un regard neutre sur  l’objet de recherche. Le chercheur, d’autant plus en science sociale, a un regard situé. Mais surtout, en étudiant la diversité des formes politiques existantes, celui-ci peut révéler des mécanismes structurels qui sous-tendent nos sociétés. Dans Pour une anthropologie anarchiste, il voit dans l’anthropologie une discipline puissante capable d’enrichir les réflexions politiques de la connaissance de l’Homme et la société. Seulement, les anthropologues évitent souvent ce genre de discours de peur d’être taxés “d’utopistes”. Pour Graeber, au contraire, l’anthropologue n’est pas un utopiste puisqu’il peut montrer que certains idéaux politiques sont non seulement possibles, mais ont déjà existé sous quelques formes. En d’autres termes, l’anthropologie est politique parce que son seul travail brise la plupart des mythes fondateurs des sociétés étatistes (sur l’Etat, la monnaie, l’ordre, la violence…). 

 

Anarchie et Graeber : dessin sépia à l'encre

 

Capitalisme technocrate de l’absurde

Aujourd’hui, Graeber est beaucoup plus connu pour ses essais intellectuels et militants. Fort de ses connaissances ethnologiques, ce dernier s’est appliqué à détruire beaucoup d’idées reçues sur notre monde occidental contemporain et à souligner la violence du capitalisme néolibéral. 

Des professions saugrenues :

Son attaque la plus connue et captivante porte sur l’absurdité de beaucoup d’emplois tertiaires du monde post-industriel. Ce livre, c’est Bullshit Job. Je vous en avais parlé dans un précédent article sur la pénurie de masques. Le propos de Graeber est plutôt simple : alors que le libéralisme a promis que la croissance économique réduirait la charge de travail à des semaines de 15h, nous travaillons toujours autant. Car, comme nous l’enseigne Weber, le capitalisme trouve ses racines dans l’éthique du travail qui valorise l’effort et la souffrance comme hygiène spirituelle. Ainsi, plutôt qu’une réduction du temps de travail, de nombreux emplois sans intérêt ont vu le jour. Réceptionnistes, private equity, community manager… Je vous passe, avec regrets, les détails de ces jobs que Graeber énumère avec humour tout au long du livre. Ce qu’il faut retenir, c’est que les bullshits jobs participent à “la féodalité managériale” qui use d’emplois subalternes pour renforcer le prestige social de certains acteurs et organismes privés.

De la paperasse, toujours plus de paperasse :

Oui, notre homme s’est aussi attaqué à la bureaucratie. Si vous pensez à une diatribe convenue sur les ronds-de-cuir, vous vous méprenez quelque peu. Graeber casse d’emblée cette idée que la bureaucratie serait l’affaire des administrations publiques. Le premier point à retenir, c’est que la bureaucratie est globale. 

“Et si les rites de passage constituent les scènes emblématiques de l’observation anthropologique, et si c’est généralement au travers de festins, d’onctions, de chants, de danses et de formules magiques que s’organisent les naissances, les passages à la vie adulte, les mariages ou les décès, c’est désormais la paperasserie qui, plus que tout autre rituel, encadrerait ces changements dans nos sociétés. Car le constat est bien là : pour Graeber, la bureaucratie a tout envahi.” Weller, J. M. (2016). Bureaucratie. In Annales des Mines – Gerer et comprendre (No. 4, pp. 77-79). 

Tant est si bien que Graeber estime que rien ne permet aujourd’hui de distinguer les administrations publiques des administrations privées. Ces deux sphères se sont harmonisées administrativement. Cela a d’ailleurs considérablement facilité les passerelles entre celles-ci, ainsi que la progression de l’économie de marché. En France, par exemple, nous déplorons les situations de pantouflage des “hauts fonctionnaires”, du lobbying et des conflits d’intérêts. Ces passerelles profitent davantage aux élites économiques et sociales. Car pour Graeber, la bureaucratie n’est pas seulement globale, elle est invisible et violente. Ces deux caractéristiques sont la conséquence directe de la première. Parce qu’elle est globale, on ne perçoit pas la façon dont la bureaucratie nous inonde et influence notre existence. Elle est violente, pour Graeber, précisément comme tout pouvoir globalisant et centralisé. C’est un principe anarchiste : plus le pouvoir est concentré, plus il exprime une volonté unique qui nie et broie l’expression des autres volontés individuelles et collectives. La bureaucratie écrase par sa complexité, impose des contraintes absurdes, creuse les inégalités et donc renforce l’autorité des institutions et des plus riches. Le renforcement des postes administratifs, dans les secteurs de la santé, de la recherche et de l’éducation, se fait au détriment des emplois indispensables. Cela rejoint donc le conflit entre des emplois nécessaires mais précaires et les bullshit jobs pointé par Graeber. 

 

Conclusion

Le livre sur la bureaucratie est sous-titré “l’Utopie des règles”. Et c’est ce qu’il y a de fascinant chez Graeber : il inverse la tendance. Il reprochait aux anthropologues de restreindre leurs analyses politiques au risque de paraître utopiste. Mais l’utopie, ce monde inexistant, c’est bien le nôtre. Nous vivons dans un système mondial particulièrement complexe fait d’illusions et de contraintes procédurales qui nous paraissent normales et saines. Mais, ces métiers, cette paperasse, ces dettes, cachent une autre réalité : des rapports de domination. À la manière de Brazil de Terry Gilliam, nous évoluons dans un dédale technocratique qui nous cache un horizon plus lumineux. Avec la mort de Graeber, nous venons de perdre une des fenêtres sur ces mondes possibles. Et même si ses travaux sont parfois plus des bravades qu’autre chose, nous pouvons en retenir un enseignement plein de sens dans notre situation actuelle : un regard sur le lointain peut nous offrir un recul sur notre monde. Comme cette brève synthèse de l’œuvre de Graeber est insuffisante. Ne vous inquiétez pas. Il réapparaîtra très probablement dans cette chronique tant son génie créatif est éclairant.

Tibovski (Thibault Ponchon)

 

Affiche du film Brazil réalisé par Terry Gilliam

 

Références :

Graeber, D.(2001) Toward an anthropological theory of value: The false coin of our own dreams. Springer. 

Graeber, D. (2007). Lost people: Magic and the legacy of slavery in Madagascar. Indiana University Press. 

Graeber, D. (2013). Dette: 5000 ans d’histoire. Editions Les liens qui libèrent. 

Graeber, D. (2015). Bureaucratie: L’utopie des règles. Editions Les liens qui libèrent. 

Graeber, D. (2018). Bullshit Jobs. Editions Les liens qui libèrent. 

Graeber, D. (2018). Pour une anthropologie anarchiste. Lux éditeur. 

Hart, K (2006) Agrarian civilization and world society. In D. Olson and M. Cole (eds.), Technology, Literacy and the Evolution of Society : Implications of the work of Jack Goody. Lawrence Erlbaum : Mahwah, NJ, 29–48. 

Hart, K (2012). In Rousseau’s footsteps: David Graeber and the anthropology of unequal society. The Memory Bank July 4 th. 

Rousseau, J. J. (2013). Essai sur l’origine des langues. 

Weber, M. (1964). L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, 

Weller, J. M. (2016). Bureaucratie. In Annales des Mines-Gerer et comprendre (No. 4, pp. 77-79). FFE.

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