Le grand Saut

par un contributeur
0 commentaire
Sun in the sky during night time

Après une formation théâtrale au Cours Florent, Michaël Benoit Delfini a fondé la compagnie Artichaut pour laquelle il écrit des pièces, met en scène et joue des spectacles. Il anime également de nombreux ateliers de stimulation imaginaire, d’écriture et de créations théâtrales auprès d’enfants et d’adolescents.


J’ai un cousin très intelligent qui habite à Sceaux. Dans les Hauts-de-Seine. C’est véridique. Il y a une concentration de gros QI à Sceaux parce qu’ils ont monté un centre de recherche en physique quantique.

Mon cousin est chercheur là-bas. Il brille dans l’étude des trous noirs.

Il m’a toujours pris pour un idiot, mais, quand l’autre jour, en me levant, je me suis aperçu que j’avais un trou noir dans mon salon, je n’ai pas pu m’empêcher de l’appeler.

Je lui dis : “Allo Charles, c’est Daniel, ton cousin.”

Il me dit : “J’ai un trou de mémoire, là.”

Je lui dis : “Si, le dépressif.”

“Ah !”, il me dit, “Ça me revient ! Qu’est ce que tu deviens ?”

Je lui dis : “Je touche le fond. J’ai un trou noir dans mon salon et il a aspiré ma télé.”

(Parce que tout mon mobilier avait été aspiré dans le trou noir.)

Il me dit : “Tu es bien sûr que c’est un trou noir ?”

Je lui dis : “Oui. J’ai justement regardé hier à la télé ton émission sur les trous noirs domestiques. Il n’y a pas de doute possible.”

Il me dit : “Alors, là, tu m’intéresses.”

C’était bien la première fois.

Il me dit : “Tu habites toujours dans ton trou paumé ?”

Je lui dis : “Non : j’ai déménagé. J’habite Issy.”

Il me dit : “T’habites Sceaux.”

Je lui dis : “Non : Issy-les-Moulineaux”. (Issy c’est aussi dans les Hauts-de-Seine. Si vous voulez, pour ceux qui ne connaissent pas la région parisienne, si Sceaux est ici, Issy est là. C’est un saut de bus.)

Il me dit : “Ça tombe bien, j’ai un trou dans mon agenda,  je saute dans le bus. Je suis  chez toi dans 20 minutes.”

Je lui dis : “Et ma télé ?!”

Il avait déjà raccroché.

20 minutes plus tard, il débarque chez moi en trombe.

Il me dit : “Quel temps de crétin ! Il pleut des seaux, ici. Heureusement que j’avais mon paraseau en titane. Y a qu’ça qui tient le coup.”

Je lui dis : “Je suis content de te voir, j’étais au bord du désespoir.”

Il me dit : “Où est le trou noir ?”

Je le conduis au salon.

Son visage s’est illuminé : “Quel trou magnifique ! Tu as du… pot. J’appelle une équipe, ça te dérange pas ? C’est pour les bienfaits de la science.”

Il me dit : “Je file récupérer mes élastiques à Sceaux pour faire un saut d’exploration dans ton trou.”

(C’est une technique qu’il a mise au point pour sonder les trous noirs).

Je lui dis : “Et ma télé ?!”

Je lui dis : “Je voudrais savoir si tu pourrais la récupérer, parce qu’avec les intérêts qui courent, j’ai aussi un trou noir sur mon compte en banque.”

Il me dit : “Ta télé, tu la reverras jamais. Elle s’est désintégrée en anti-matière. Tu n’as pas suivi l’émission ? Désolé, mon vieux.”

Il a claqué la porte. Je suis resté sans voix. J’ai plongé la tête la première dans le trou noir.

J’ai fait le saut de l’ange quantique.

Y a des anges qui m’ont chanté des cantiques. Eurêka, Eurêka !

Et mon corps s’est désintégré en particules d’anti-matière. Mes particules d’anti-matière ont tournoyé dans le trou, jusqu’à retrouver les particules d’anti-matière de mon salon. Elles se sont assises sur les particules d’anti-matière de mon canapé et ont regardé les particules d’anti-matière de ma télé qui diffusait une émission intitulée Traverser l’écran.

Je l’ai traversé. Mes particules ont traversé une à une les particules d’écran. Puis mon corps s’est reconstitué totalement neuf derrière l’écran et j’ai été propulsé vers la sortie du trou noir, jusqu’à mon salon.

Je ne pensais plus ni à ma télé ni à mes intérêts.

Mon cousin était au bord du trou en train d’attacher ses élastiques.

Je lui dis : “J’ai fait le grand saut !”

Il me dit : “Ça m’étonne pas de toi. Si tu veux bien te pousser pour laisser passer mon équipe faire son travail.”

Je lui dis : “Tu sais avec tes élastiques, tu trouveras jamais rien.”

Il me dit : “En matière de saut, t’en connais un rayon dis donc !”

Je l’ai regardé avec un air d’imbécile heureux. Je lui dis : “Pas autant que toi…”

… et je me suis effacé devant l’équipe de Sceaux (dans les Hauts-de-Seine) qui prenaient déjà Charles d’assaut.

 

 Michaël Benoit Delfini
Site : www.compagnieartichaut.com

Fenêtre lumineuse entourée d'obscurité

You may also like

Laisser un Commentaire