[Rencontre] – La communauté du bidonville de Kampung Sawah

par Romain Mailliu
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Ces derniers mois, j’ai été un peu laxiste dans l’écriture de mon carnet de bord. Je reviens aujourd’hui avec des textes revisités qui étaient, à l’origine, destinés à mon travail et  à moi-même. Documenter la vie dans les bidonvilles d’Indonésie, voici quel était l’objectif de mon carnet de bord. Rentré depuis peu en France, mes réflexions ont été nourries par une prise de recule (et d’un début de confinement). Je vais tenter de vous en partager quelques unes à travers mes prochains articles.   


A travers cet article, je vous invite à vous plonger dans la communauté de Kampung Sawah, quartier pauvre dans le nord de Jakarta. Je réponds à la question suivante : Comment la communauté éclaire-t-elle nos journées ? 

Pour une mise en contexte, direction mon article Bienvenue à Cilincing !

La communauté, je l’observe depuis ma fenêtre. Deux enfants assis sur un sofa en bois sont captivés par l’écran d’un smartphone qui brille dans leurs yeux. Il est 18h, l’appel à la prière résonne et les rues sont vides. En pleine période de ramadan, il me semble que c’est l’heure de la rupture du jeûne. Le soleil ne brille plus dans le ciel et les quelques éléments décousus de ma pseudo-culture générale m’indiquent qu’il est temps pour mes compères musulmans de se remplir l’estomac.

Personne déjeunant convivialement dans la rue

Restaurant ambulant © Romain Mailliu

 

Le jazz et la java 

Mon ONG LP4Y m’a demandé d’écrire sur la communauté avec laquelle nous vivons à Kampung Sawah. Comment éclaire-t-elle ma journée ? Si l’on part du principe que le muezzin en fait partie, il aurait plutôt tendance à faire tomber la pluie qu’à briller comme le soleil un matin d’hiver. Jour et nuit, les prières se succèdent et le potentiomètre du volume de son dictaphone s’apparente à un interrupteur. On : c’est tellement fort qu’à tout moment je l’imagine me taper sur l’épaule pour que je lise une sourate. Off : on souffle un peu avant la prochaine performance.

La République d’Indonésie, quatrième pays le plus peuplé du monde avec 264 millions d’habitants répartis sur environ 13 000 îles, est, devant l’Inde et le Pakistan, le premier pays à majorité musulmane pour le nombre de croyants. Alors les mosquées parsèment les rues comme les églises à Rome. Et comme la ville s’étend, encore et toujours, les mosquées aussi. Il est d’ailleurs fréquent de croiser dans les ruelles des collectes pour la construction d’une nouvelle mosquée.

En Europe, nous avons les cloches ; en Indonésie, c’est l’appel à la prière, l’adhan, qui rythme les journées. Le muezzin lance l’adoration depuis la mosquée pour annoncer les célébrations. Selon la tradition musulmane, l’adhan a lieu 5 fois par jour : à l’aube (Fajr), au milieu de la journée, lorsque le soleil est à son zénith (Dhohr), au milieu de l’après-midi (Asr), au crépuscule (Maghreb) et au soir (Ichâ).

Égoïste, je m’isole des louanges qui réunissent les foules, branche mon casque insonorisant sur mes oreilles et lance un concert du guitariste de jazz Joe Pass. Certains prétendent que le jazz est de la musique d’ascenseur. Il faut croire que Elisha Graves Otis, fondateur de la marque qui porte son nom, avait meilleur goût qu’une ribambelle de radios décrépites. Otis Elevator a fait de cette musique une référence pour rendre l’atmosphère supportable dans une cage en acier suspendu où des inconnus n’ont d’autre choix que de s’éviter du regard. Jazz, musique magique : laissez-moi vivre dans un ascenseur.

Enfant marchant dans la rue du bidonville

La sortie de la mosquée – © Romain Mailliu

 

Le Jockey-club 

La communauté est pour moi un étalon. Alors non, n’imaginez pas un pur-sang mongolien qui galope à toutes pattes autour de l’hippodrome Longchamp. Je vous parle ici d’un référentiel (un étalon est une grandeur donnée, avec une valeur déterminée et une incertitude de mesure associée, utilisée comme référence – Le petit Robert). La communauté à ce pouvoir de nous donner les « clés » pour comprendre les jeunes que nous accompagnons (par ici pour en savoir plus sur mon travail) tout en nous rappelant avec simplicité que nous ne sommes pas du même monde. Alors bien sûr, il n’y a qu’un monde : celui des gens qui s’aiment. N’allez pas me faire dire le contraire. Mais croire qu’en vivant quelque temps dans les bidonvilles, en apprenant les mots de nos pays d’accueil, nous finissons par nous intégrer et disparaître dans la masse, c’est faux. Et cette impossibilité de jouer les hommes invisibles nous donne une force insoupçonnée : nous sommes pour la communauté une fenêtre vers une autre réalité et toutes les opportunités qu’elle représente.  Il y a en a des plus ou moins intéressantes, bonnes ou moins bonnes, mais le bien et le mal c’est assez subjectif, ne rentrons pas dans ces considérations. Je dirais que nous avons comme mission d’opter pour les convenances que nous jugeons les plus bénéfiques.

Pour ajouter un peu de concret à ce texte, nous organisons par exemple à Kampung Sawah, en plus de notre travail avec les jeunes, des futsals ou encore des soirées cinémas ouverts à tous. Nous sommes invités aux mariages. Comme on dit dans le monde des affaires – mais combien y a-t-il de monde ?!- c’est WIN WIN.

Mariés pendant la célébration

Mariage de Engkus et Fikri © Romain Mailliu

 

Together we Marvel

Comment la communauté éclaire-t-elle nos journées ? J’ai l’impression que je suis en train de prendre la question à contresens. On rembobine. Les lumières, ses lumières, elles sont visibles, presque évidentes, et c’est bien leurs caractéristiques principales : elles nous éclairent et on les repère de loin. Ce sont les sourires, la joie de vivre permanente, la résilience et la générosité. Alors qu’en Europe – ou plutôt en France, ou plutôt à Paris, ou plutôt dans la ligne 13 le lundi matin – nous avons tendance à râler pour un rien et à transformer nos mésaventures en cataclysme, des femmes et des hommes qui ne possèdent rien nous lancent des sourires aussi grands que l’Asie et l’Europe réunies.  

Tous les voyageurs qui ont connu l’Asie de l’Est sont unanimes : la gentillesse et les sourires sont partout. Il y a parfois de la générosité à des fins commerciales. Je ne vous fais pas de dessin, vous êtes certainement meilleurs vendeurs que moi. Mais c’est nettement moins le cas que dans beaucoup de pays en développement dans lesquels le tourisme est une source économique qui nourrit des milliers de familles. Ce qui est d’autant plus étrange, c’est que la générosité s’accentue dans les quartiers pauvres. 

Pourquoi ? Car les étrangers – touristes ou expatriés – y vont très peu ? Car il n’y a pas cette conception du touriste “portefeuille” ? Car la joie est une vertu qu’on apprend à cultiver dans un environnement difficile, prédestiné dans l’imaginaire collectif, à la tristesse. Comment expliquer que dans les bidonvilles, des enfants, qui vous détectent à 200 mètres, se mettent à courir vers vous, sourire dévorant, pour le simple plaisir de rencontrer et de jouer ? Que des familles que vous n’avez jamais vu vous invitent à manger et vous préparent un festin ? Je ne sais pas. 

Je dois même vous avouer que, quand je laisse l’émotion voiler la réflexion,  ces sourires, j’aimerai parfois les voir remplacer par des grimaces de colère, de tristesse, comme l’expression d’une volonté de vouloir changer les choses, crier STOP ! C’est pour moi le sourire d’un peuple qui accepte son destin.

Joueurs d'échec sur fond bleu

Le mat du berger – © Romain Mailliu

Utopiste que je suis, imbécile, aveugle, sourd, ce sourire est pourtant la preuve que la joie est plus forte que tout. C’est le sourire de la compassion et du pardon, la sagesse qu’il faut pour accepter le fait que nous ne maîtrisons pas tous les éléments, que nous ne sommes pas les acteurs tout puissants de notre propre film. Et ça, du haut de mes 24 ans, j’ai du mal à le concevoir et encore plus à l’accepter. Je pense encore qu’à force de persévérance, de rêves, et de volonté, on peut garder la main sur son destin.

“La joie est bien plus grande que le bonheur. Alors que le bonheur est souvent dépendant de facteurs extérieurs, la joie ne l’est pas.” Le Dalaï-Lama et l’Archevêque Tutu – Les piliers de la joie

Pour conclure, la communauté du bidonville est donc un collectif de Super-héros qui nous aide à affronter les coups de mou et nous ouvre les yeux sur notre ignorance des choses essentielles à la vie. Et cela en toute simplicité : loin d’être moralisatrice, elle continue de vivre la vie qu’elle a toujours connu.

Romain Mailliu

Trois femmes discutant et riant sur un banc

Héroines en tenue – © Romain Mailliu

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1 commentaire

Josy 7 novembre 2020 - 11 h 27 min

C’est si bien raconté, expliqué, qu’on peut aisément deviner ce monde à part. Comment se passe le retour au pays après ça ?

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